« Monde nouveau » : une Alice au pays des datas
- Écrit par : Romain Rougé
Par Romain Rougé - Lagrandeparade.com/ Le duo Nathalie Garraud - Olivier Saccomano se paye le néolibéralisme avec cette pièce aussi savoureuse qu’exténuante, qui zoome sur notre techno-monde et les mécanismes du pouvoir.
Ce soir-là au Théâtre Molière de Sète, une spectatrice lâche un « Waouh, ça fuse ! ». Bienvenue dans un monde où la technocratie est érigée en système, où le temps n’est même plus un concept mais une « bataille gagnée », dans lequel une novlangue bien huilée exaspère et déroute, où la nouveauté éphémère est reine, où tâches, pensées, personnalités ne sont que « des données coordonnées ».
Voici l’univers dans lequel pénètre Alice K. (Lewis Carroll et Franz Kafka pour la référence), un monde régi par le « toujours plus », qui transforme les humains en êtres uniformes (mêmes coupes, mêmes vêtements, mêmes discours…) à la recherche de l’optimisation, de l’adhésion, de la cooptation… La scène croule sous les amas de vêtements, globes terrestres, plantes fanées, têtes coupées : la Terre est devenue un consommable qui doit sans cesse faire peau neuve et bien sûr, être perpétuellement (ré)évaluée.
« Surchauffe, surcharge, surdose, surréaliste… », le préfixe « sur » est égrainé pour combler l’angoisse du vide, combattre la vacuité que ces néo-humains génèrent eux-mêmes, persuadés que leur salut viendra de leur immortalité numérique vendue, revendue, survendue… Une année passe, puis une autre, puis une autre... On hurle « Bonne année ! » à l’unisson avec un entrain si fake que l’absurdité dans laquelle tous sont prisonniers ne semble même plus méta.
À l’instar d’Alice K., un individu, seul, peut-il s’éloigner du troupeau, sortir du système et en changer les règles ? Rien n’est moins sûr. Dans « Monde nouveau », la critique est acerbe et la mise en abîme vertigineuse tant on sait, tant on ressent ce que la pièce dénonce, ancrée dans une réalité asphyxiée par « les agendas partagés » et autres « taux d’occupation, contrats, employés remplaçables, supprimables, schémas, go fast… ». On en revient toujours au surplus : surinterpréter, surcommuniquer, surinformer, surenchérir pour, au final, « pondre un rapport qui explique ceci et cela et finit par ne plus rien expliquer du tout ! »
Un monde nouveau nait du cirque numérique, médiatique, oligarchique et politique.
Toujours sur scène, il y a cet homme, omniprésent, presque omniscient, assis sur un globe terrestre : il semble se repaitre des actions illimitées de ce peuple devenu flux... Il nous rappelle Mr Monde, nouveau Dieu né des nouvelles croyances de l’ère moderne inventé par Neil Gaiman… Autour de lui gravitent d’autres personnages névrosés, références à peine voilées à des politicards aux égos surdimensionnés (Trump, Meloni, Milei…) débitant leur logorrhée pour asservir (la pensée) et assainir (toute contradiction).
Fort heureusement, le burlesque de cette dystopie dantesque l’emporte ! Justifier le déploiement de la reconnaissance faciale par « On n’oublie pas et on ne perd pas un visage ! » est quand même assez croustillant ! Tout comme s’aventurer à commenter l’optimisation du temps : « Calculer le temps réel conformément au prévisible et rendre l’imprévisible prescriptible… ». Ou encore pointer l’injonction d’acheter un billet de train pour limiter les émissions de CO2, dans le seul but de « se rendre à une formation qui permettra d’acquérir de nouvelles compétences pour valider celles qu’on a déjà ». Ne. Jamais. S’arrêter.
Pendant ce temps, les dominants, eux, font en sorte d’accélérer le cours des événements de façon à les aggraver et ainsi devenir les « agents d’entretien qui deviennent puissance de subversion mondiale ». Toute ressemblance avec un monde connu n’est pas vraiment fortuite.
Monde nouveau
Texte et dramaturgie : Olivier Saccomano
Mise en scène, dramaturgie, scénographie : Nathalie Garraud
Avec : Florian Onnéin, Conchita Paz, Lorie-Joy Ramanaïdou, Charly Totterwitz (Troupe Associée au Théâtre des 13 vents), Eléna Doratiotto, Mitsou Doudeau, Jules Puibaraud / Cédric Michel (en alternance)
Costumes : Sarah Leterrier
Lumières : Sarah Marcotte
Collaboration scénographie et plateau : Marie Bonnemaison
Son : Serge Monségu, Pablo Da Silva
Assistanat mise en scène : Romane Guillaume
Régie générale : Nicolas Castanier
Chef atelier décors (Théâtre des 13 vents) : Christophe Corsini
Cheffe atelier costumes (Théâtre des 13 vents) : Marie Delphin
Production : Jessica Delaunay, Mathilde Bonamy, Enora Desaphy
Crédit-photo / JEan-Louis Fernandez
Durée : 1h15
Dates et lieux de représentations :
- Le 16 avril 2026 au Théâtre Molière - Sète ( 34)







