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Les Fantômes de Shearwater : un page-turner écolo

  • Écrit par : Guillaume Chérel

fantômes Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Il est des romans qui traînent sur la table de chevet, et que l’on déplace de la fameuse PAL (Pile de Livres à Lire), sans trop savoir pourquoi (fatigue, flemme, envie de légèreté, de scroller, lire des BD, regarder des séries, regarder du foot et/ou du rugby), jusqu’au jour où le moment est arrivé de plonger dans l’univers d’une autrice, en l’occurrence, Charlotte McConaghy. Déjà remarquée pour « Je pleure la beauté du monde » (Gaïa, 2024), son talent se déploie avec « Les fantômes de Shearwater » « Les fantômes de Shearwater » (Prix des Libraires 2026, catégorie étranger), un thriller écolo qui remue les tripes.

Veuf depuis peu, Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Ce site naturel protégé abrite la plus grande banque de graines du monde. La station abritait jusqu’il y a peu une dizaine de chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. La famille Salt compose désormais les derniers habitants (humains) au milieu de centaines d’espèces animales, toutes plus intéressantes à observer les unes que les autres, notamment une colonie de phoques, qui déambulent entre les épaves de bois flotté. Le climat est rude. Un soir, durant la pire tempête que l'île ait connue depuis des lustres, une femme, prénommée Rowan, s'échoue mystérieusement sur le rivage, telle une sirène blessée. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ? D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle ?
Bientôt, des secrets enfouis, et des traces de sang, refont surface. Et chacun devra affronter ses fantômes. Charlotte McConaghy mêle suspense, réflexion écologique, et tragédies psycho-familiales. Elle signe un thriller addictif, en utilisant toutes les recettes du « page-turner » à l’anglosaxonne, mais pas seulement pour le plaisir de la lecture. Elle donne du sens à son livre, entre roman noir et récit d’aventure. Sans oublier l’aspect « black romance ». Il est question de Grand dehors, ou wilderness (appel sauvage), mais aussi de communion, et de beauté du monde (animalier, entre autres), sur une planète Terre au bord du précipice.

L'île de Sheerwater, elle-même, est menacée par la montée des eaux. La métaphore est claire. Tout l'équipement de communication a été saboté (encore une fois, par quoi et pourquoi ?). Fen, la seule fille, adolescente de 17 ans, refuse de vivre dans le phare avec son père et ses frères. Elle semble éviter son père. Quant au plus âgé des deux garçons, Raff, il ressent régulièrement le besoin urgent de se défouler sur un sac de boxe, pour évacuer de la colère, et/ou de la tristesse, comme son paternel, qui fut boxeur professionnel, en deuil de sa femme (Claire). Enfin, Orly, le plus petit, s’exprime (un peu trop ) comme un adulte. C’est l’histoire d’un huis-clos, en vase clos, perturbé par l’intrusion d’une étrangère venue pleine de bons sentiments chercher son mari (scientifique) disparu. Elle provoque des tensions, mais sait également mettre de l’huile dans les rouages (c’est le cas de le dire, car c’est une manuelle de talent). Les fantômes de l’île donneront-ils des réponses ? Vous le saurez en lisant cette narration polyphonique, où chacun prend la parole l’un après l’autre.

L'autrice s'est inspirée de l'île réelle de Macquarie, un site abritant vraiment une station de recherche, où elle a séjourné plusieurs semaines, en famille, pour reproduire la description des couleurs, des odeurs, des sons et des sensations de l'endroit. Ce que d’aucuns appellent l’inspiration est ici un vrai travail d’imprégnation. Le reste est affaire de travail et de talent. Charlotte McConaghy varie le rythme et laisse respirer le texte, entre monologues courts, et plus longues descriptions poétiques de la nature, entrecoupées de pauses émotionnelles, voire sensuelles. Les tourments de personnages sont au diapason de la météo et des éléments. Chaque protagoniste peut se montrer aussi « sauvage » que Dame nature, sauf le petit Orly, un peu trop mature pour son âge (9 ans), répétons-le.

S’il y a blessures de la terre, c’est qu’il y a fêlure dans le cerveau dérangé des humains. Il est aussi question de parentalité (pourquoi faire des enfants) et de deuil, donc d’amour et de mort. Cette éco-fiction est riche en thématiques. La jeune écrivaine australienne (37 ans) joue son rôle de lanceuse d’alerte à merveille, car elle ne donne pas de leçons. Elle expose les faits, en s’inspirant de la réalité. Ce n’est pas un roman manichéen avec les bons et les méchants. Chacun fait comme il peut, avec ses capacités, son savoir, son vécu, ses antécédents, et son équilibre personnel, plus ou moins prononcé (il n’est pas facile de vivre sur une île, en autarcie – au milieu des otaries - à des milliers de kilomètres des premiers secours). Sans parler des désordres psychiques et des boulets familiaux, dont on reproduit les schémas, ou pas.
Ce qui l’emporte (le message), c’est la question écologiste sur le dérèglement climatique provoqué par l’homme, donc son système d’exploitation de la faune et de la flore, comme des terres, pour s’enrichir. Au lieu de ça il appauvrit la planète. Mais tant qu’il reste des graines (et des enfants), il y a de l’espoir, souffle l’autrice. Car même en terrain froid et inhospitalier, isolés, du moment que l’amour perdure, entre deux êtres humains - membres de la même famille humaine -, à l’abri d’un foyer, les cœurs se réchauffent, malgré les blessures qu’il est possible de soigner.

Les Fantômes de Shearwater
Editions : Gaïa / Actes Sud
Auteure : Charlotte McConaghy
Traduit de l’anglais (Australie) par Marie Chabin
372 pages
Prix : 23, 50 €
Parution : 14 janvier 2026


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