« Roman noir et luttes sociales » : la lutte des places ou Mythe et légende du roman noir dit « engagé »…
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Derrière l’appellation de « néo-polar » se cache non pas Jean-Patrick Manchette, à l’origine du terme, mais la dimension politique et sociale de ce mouvement littéraire, né après les évènements de Mai 68, et inspiré du roman noir américain, détourné par toute une génération d’auteurs français. Outre J-P Manchette, on trouve Pierre Siniac, Frédéric H. Fajardie, A.D.G., Jean Vautrin, Jean-Bernard Pouy, Hervé Prudon, Thierry Jonquet et Didier Daeninckx, suivis par bien d’autres (Jonquet, Dantec etc…).
Il fallait bien une thèse, écrite avec le recul nécessaire, par la jeune Sybila Guéneau - spécialisée en littérature comparée, attachée au Centre de recherches sur les arts et le langage (EHESS) - pour comprendre les enjeux (et parfois le jeu stylistique tout court) d’une génération d’auteurs qui a surtout voulu s’inspirer des codes du polar (ou Pulp) à l’ancienne, représenté par Hammet et Chandler, aux Etats-Unis, et la Série Noire des années 50-60 (dirigée par Marcel Duhamel). Pour mieux le détourner, que ce soit sur le plan littéraire (exercice de style) que politique (il ne s’agit plus seulement de braquer les banques mais de les faire sauter, pour résumer). Pas forcément à gauche (le meilleur exemple étant « ADG », le pendant de Manchette, pour le talent, l’irrévérence, mais en version « réac », à consonnance raciste). Nous y reviendrons.
Sans le savoir, peut-être, l’autrice a mis les pieds sur un terrain miné. Car, s’il s’agissait essentiellement d’une nouvelle manière d’écrire sur la violence générée par le contexte sociopolitique, tout en mettant en cause les codes du roman noir, on l’a vu, les enjeux politiques, et règlements de compte, continuent de réveiller les passions, pour ne pas dire les dissentions (cf. la polémique « Bruns-rouges », de la fin des années 90, début 2000).
Le mouvement roman néo-polar ne cachait rien de la violence, de l’outrance et de la perversité de l’époque (il était revendiqué comme un « mauvais genre », voire aujourd’hui encore un « sous-genre »), développant une esthétique du sordide et du cynique au service d’une critique radicale de la société. Derrière le terme néo-polar se révèle surtout la dimension sociale du genre : ancré dans le quotidien, il s’intéresse moins au « comment » qu’au « pourquoi » on tue. Ça, c’est dit.
Pourquoi néo, déjà ? Parce qu’il s’agit de rompre avec les codes du roman noir, répétons-le (structure d’enquête, personnage de détective « hard-boiled », dur-à cuir, résolution finale, machisme, stéréotypes sexistes, etc.), et de porter sur la société un regard critique sur les excès du système capitaliste (en gros). La différence, c’est que cette ancienne « nouvelle génération » (de « boomers », on dirait de nos jours) est marquée par les idéologies d’extrême gauche. Et de ses divergences (déjà !), répétons-le, pour ne pas dire plus…
Dans sa (fausse ?) naïveté, l’autrice semble surprise de découvrir que les auteurs de « néo-polar » ne sont pas tendres avec les groupuscules « gauchistes », comme on disait à l’époque, et encore plus avec les néostaliniens. Si elle oublie Jean-Claude Izzo, ex-journaliste de la Marseillaise, en rupture de ban avec le parti communiste Français, auteur d’une trilogie résolument anti-FN, à la fin des années 90, elle se focalise logiquement sur Manchette, qui a eu récemment l’honneur d’une étude exhaustive de la part de Nicolas Le Flahec (« Ecrire contre », Gallimard). Et Hervé Prudon, emblématique, comme Daeninck, auteur de « Meurtres pour Mémoire », marqué par la Guerre d’Algérie), et Pouy, non seulement inventeur du Poulpe (une collection de polars de gare qui se voulait antifasciste, en réaction au « SAS » de Gérard de Villiers) et lui-même anarchosyndicaliste amateur de jeux de mots (tendance Oulipo, et feu « Des Papous dans la tête », sur France Inter), plus ou moins intello.
A noté qu’à l’opposé d’un Jean Vautrin (passé du « noir » à la « Blanche », avec succès), Fajardie, spécialisé dans le polar « social », était premier degré politiquement (comme Daenninckx, lui-même ex-trotskiste, grand chasseur de néo-fachos), et Jonquet, qui refusait l’étiquette d’auteur engagé). Difficile de citer tout le monde. C’est à la fois subjectif et relatif. Il faut nuancer. Réduire le mouvement néo-polar (car il n’y a pas d’école) à du roman noir (engagé) de gauche est réducteur. Sybila Gueneau préfère parler de « politique du désespoir ». En effet, ses (meilleurs) auteurs mettent un point d’honneur à se distancier d’une gauche (qui aurait trahi) et dont ils ne manquent pas de faire une critique acerbe. C’est le bilan d’une poétique de l’échec (que ce soit du côté des « socedem » (socialistes) que des mouvements maoïstes, trotskistes, néo-communistes et tutti quanti (on ne parle pas des Brigades Rouges et autres Action Directe…).
La note d’intention de l’ouvrage par l’éditeur (Agone), très engagé à gauche, pour le coup, résume cette ambition : « Plus punk que gauchiste, plus noir que rouge, moins progressiste que nihiliste, le néo-polar a inventé de nouvelles manières d’exprimer un certain rejet de l’hédonisme consumériste des années 1980 ». C’était le leitmotiv de Manchette (sur ce point il n’a jamais dérogé), qui ne s’est mis au polar dit « de gare » que parce que ses scénarii ne lui rapportaient pas assez (sa passion c’était le cinéma) : il écrit sur et contre la dictature du « marché » et sa conséquence : la « société du spectacle », chère à Guy Debord. Le fameux marché l’a, semble-t-il, emporté.
Au salon de Quais du Polar, devenu un énorme bizness à Lyon, les auteurs de « thrillers » applaudissent les collègues qui ont vendu tout leur stock de livres… Manchette se gausserait de la pipolisation du fameux « marché » du livre, et ironiserait sur les auteurs Grasset qui n’ont participé à aucun mouvement des « auteurs en danger », et en colère (« pas d’auteur, pas de livre ! »), jusqu’à ce que le milliardaire Vincent Bolloré vire ce cher – très cher – éditeur, Olivier Nora (neveu de l’éditeur Pierre Nora) ; ce, après le départ de rares auteurs Fayard, dont la courageuse Virginie Grimaldi (autrice « feel-good », comme quoi…). Fin de l’aparté.
Revenons à nos moutons (noirs). Les meilleurs auteurs de néopolar ont rappelé que le roman policier peut servir à sonder les « tourments et les tumultes du monde », et à les entrevoir avec férocité, voire ironie, à défaut de plus de clarté. Ce (sous) genre entendait décrire la souffrance d’une « société qu’il aurait fallu changer ». L’époque où la littérature « noire » affirmait qu’elle se réduisait pas à un « divertissement transgressif », destiné à donner du « plaisir » est en train de devenir un vœu pieu. Soit, le concept de « néo-polar » désigne un mouvement littéraire qui a cherché à rompre avec les conventions du roman noir traditionnel, mais ceux dont on se souvient, ce sont les meilleurs (stylistes).
La clef, c’est le style. Le talent d’écriture. Ou quand la forme est au diapason du fond. Oui, globalement, le Néo-polar « dénonce » la société capitaliste, le néocolonialisme, les scandales politiques et affectionne le monde des marginaux, rebelles, freaks, bref les éclopés de la vie, et autres exclus de l’ultralibéralisme. Oui, son terrain de prédilection, c’est la ville et l’univers glauque des cités en banlieue. Mais pas que. Il se fiche des sempiternels serial-killers et autres psychopathes. Il se méfie des histoires d’amour, autant que des mouvements politiques. Pas de l’humour. Pour les meilleurs, encore une fois. Car qui surnage ? De qui se souvient-on ? De Manchette, Siniac, peut-être, admiré par le premier, mais aussi et surtout d’ADG (la brebis galeuse), ainsi que Prudon, ce dandy rock. Adoubé par Manchette, et la miss Guéneau, c’est dire…
Sans développer sur la question de l’écriture (ce n’était pas le sujet de sa thèse), Sybila Guéneau a su séparer le bon grain de l’ivraie. Elle n’oublie pas les derniers survivants de cette époque (révolue) : Didier Daenickx et Jean-Bernard Pouy qui représentent bien, à eux deux, ce genre populaire (le premier militant anti-RN jusqu’au bout, le second antitout mais dans la cocasserie érudite), qui a généré des écrivains de talent qui ont préféré essayer de dire le monde dans lequel ils vivent, plutôt que leur nombril. Elle-même a donné du sens à son travail de réflexion, sans tomber dans les pièges sectaires. Cette thèse méritait d’être publiée, effectivement - surtout dans le contexte économicopolitique actuelle - par une maison d’édition indépendante, et combattive, sise à Marseille. Laquelle a été publiée avec le soutien de l’Agence Régionale du Livre (ARL), de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Roman noir et luttes sociales
Editions : Agone
Auteure : Sybila Guéneau
267 pages
Prix : 17 €
Parution : 7 mai 2026






