« Les preuves de mon innocence » : Jonathan Coe en roue libre
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ De nombreux auteurs de romans noirs sont passé à la « blanche » (littérature générale) avec succès. En France, les exemples sont nombreux (depuis le regretté Jean Vautrin, qui obtint le prix Goncourt, à Pierre Lemaitre, récemment en passant par Benacquista, etc).
C’est plus rare chez nos voisins anglais. Et pour cause… La réussite n’est toujours au rendez-vous. Jonathan Coe (64 ans), écrivain britannique reconnu, s’est lancé dans un « thriller » qui a ravi les amateurs d’exercices de style littéraires. Il laisse froid les connaisseurs du genre. Comme quoi il ne suffit pas d’avoir une plume pour se lancer efficacement dans le polar, un genre encore jugé mineur par l’élite autoproclamée du bien-écrire (comme il faut).
Explications. « Les preuves de mon innocence « commence de manière magistrale. La jeune Phyl a du mal à se faire à la vie post-universitaire. Entre ses allers-retours dans les transports en commun pour gagner de l’argent dans un restaurant de sushis, au terminal 5 d'Heathrow (airport), en banlieue de Londres. Elle passe son temps à ressasser, chez ses parents, qui, eux, ont réussi et leurs études (Cambridge) et leur vie professionnelle. Pour se remonter le moral, elle regarde en boucle des épisodes de la série Friends, dont elle connait les scénarios et les seconds rôles par cœur. Bref, elle végète. Jusqu’à ce qu’un vieil ami de sa mère, prénommé Christopher (Swann…), ne débarque, avec sa fille adoptive, d’origine africaine, qui démonte les « boomers » lors d’un dîner, ce qui a le don de la réveiller. Elle a décidé d’écrire un roman policier, sans ambition littéraire (dixit), pour arrondir ses fins de mois. Or, nous sommes en plein conflit de générations.
Il s'avère que le fameux « Chris » enquête, via son blog, sur « groupe de réflexion », fondé à l'université de Cambridge, dans les années 1980. Lequel complote pour pousser le gouvernement britannique dans une direction plus extrême (à droite populiste néo-fasciste). Il sait que ça peut être dangereux pour sa vie. La suite est un long exposé, brillant mais bavard, du contexte politique anglais, post « Brexit ». La Grande-Bretagne se trouve alors dirigée par une nouvelle Premier.e ministre (Liz Truss), dont le mandat ne durera que sept semaines. Ça nous rappelle quelque chose… Un meurtre est bientôt commis. N’en disons pas plus.
Depuis la mort, en 2023, de Martin Amis (son rival préféré, qu’il cite sans qu’on comprenne s’il s’agit d’un hommage ou d’un dernier tacle) c’est à se demander si Jonathan Coe ne s’ennuie pas, comme ce fut le cas, toute proportion gardée, pour Michel-Ange après la disparition de Leonardo de Vinci et Raphaël. Sa parodie de « cosy mystery » manque de peps. En voulant jouer avec les codes du genre (noir), l’auteur de « Testament à l’anglaise » se regarde écrire sans y croire lui-même. Son intrigue (prétexte) est truffée de tant de fausses pistes, tissées avec tellement de grosses ficelles, qu’à force de passer d’un.e protagoniste à un.e autre, on ne s’attache à aucun.e. Elle tourne à l’eau de boudin. Un pudding littéraire indigeste. Sauf pour les abonnés à Télérama.
Il ne suffit pas de se lancer dans la satire pour sonner juste. La toile de fond de ce récit au second degré pèse son pesant de gros sabots. C’est l’écueil de l’exercice de style. Là où Jean Echenoz, chez nous, embarque par l’originalité de sa plume singulière, celle de Coe sent le réchauffé. A force de passer du pastiche à la caricature, il a le don d’agacer les lecteurs les plus aguerris, à qui on ne la fait pas, ou plus. Ok c’est subtil, intelligent, érudit, lettré, on est entre gens de bonne compagnie, dont on peut se sentir exclu si on ne maîtrise pas les « réf « et les jokes. C’est très British indeed.
Toute l’actualité locale et nationale y passe (comme au Pub) : les années Thatcher, l’enterrement de la reine (manque que les bijoux du roi). Ça se veut engagé, anticonservateur, mais c’est mou du genou ; ça manque de Clash. De rock, quoi. A moins d’apprécier les cercles intellectuels de Cambridge, ou d’Oxford, évidemment. A lire par temps de pluie, avec un bon thé chaud, ou un whisky quinze ans d’âge, assis dans un fauteur Club, près d’une cheminée. La construction narrative, plus ludique que rigoureuse, plaira aux vieilles dames indignes, amatrices d’arsenic et de vieille dentelle, of course, mais pas aux vieux grincheux un minimum exigeants. Ce roman qui a pour ambition de décrire les dérives du pouvoir-spectacle (à la Boris Johnson et Donald Trump) eut été plus corrosif, caustique, sous la plume de Martin Amis. Pan ! Sur le Brexit.
Les preuves de mon innocence
Editions : Gallimard
Collection : Du Monde entier
Auteur : Jonathan Coe
Traduit de l’anglais par Margueritte Capelle
477 pages
Prix : 24 €
Parution : 18 septembre 2025






