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« Fox » : Joyce Carol Oates dans la tête d’un prédateur pédocriminel

  • Écrit par : Guillaume Chérel

foxPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Joyce Carol Oates (87 ans) est non seulement une machine à écrire (elle a publié plus d’une soixantaine de romans) mais elle a le don, et le talent de savoir surprendre les lecteurs, même les plus assidus et convaincus. Pas étonnant qu’elle ait publié un essai sur la boxe, en 1987, qui fait encore autorité aujourd’hui. Ce n'est pas une écrivaine feel-good, au contraire, elle frappe là où ça fait mal et finit pas gagner aux points. Ames (trop) sensibles s’abstenir…

Dans « Boucher », son précédent roman (de plus de 500 pages), l’autrice américaine faisait le récit terrifiant d’un médecin prêt à toutes les expérimentations, dans un asile pour femmes aliénées, au XIXe siècle, pour se faire un nom dans la recherche médicale. Cette fois-ci, il est question d’un prédateur sexuel, au-dessus de tout soupçon. Il est prof de Lettres, il sait donc raconter des histoires. Des fables d’adulte racontées à des enfants sans défense.

Mais revenons au début de l’histoire. Un cadavre (démembré), en partie dévoré par les animaux, est découvert par deux frères ouvriers Marcus et Demetrius Healy, en plein milieu des marais, près de l'étang de Wieland, dans le New Jersey. Quelques indices, retrouvés près d’une carcasse de voiture, au fond d’un ravin, laissent penser qu’il s’agit du professeur d'anglais Francis Fox.

Qui est vraiment Francis Fox ? Ce professeur d’anglais nouvellement arrivé à la prestigieuse Langhorne Academy, une école mixte privée du New Jersey. Tout le monde aime Francis Fox. Séduisant, charmant, intelligent, il semble être le professeur idéal pour tout collège exigeant privé. Mais, car il y a un mais, il joue un rôle. C’est un manipulateur hors-pair. En son for intérieur, Fox n'aime pas son prochain, comme il voudrait le laisser croire, mais seulement les jeunes filles prépubères de ses classes de cinquième et quatrième. Et quand l’une d’elles se montre insensible à son charme, il ruse – tel un renard – pour arriver à ses fins. Tout en douceur. Son arme, ce sont les mots et le ton, enjôleur, pour les dire. Il met en scène « Monsieur Langue », « Gros Nounours » et « Petit Chaton »… Fox leur parle d’amour et du secret qui en découle.

Francis Fox séduit son monde (élèves, parents, consœurs et confrères) en paraissant solide, droit dans ses bottes. Fox est un Mister Hyde en puissance. Dès qu’il parvient à se trouver seul en présence de sa proie, tel un marionnettiste, il tire les ficelles (les pantins étant les jeunes adolescentes, qu’il manipule à sa guise après les cours « particuliers »). Fox est un dangereux pédophile, on l’aura compris. Et Oates le décortique par le menu. Elle réussit le tour de force de rentrer dans la tête d'un mâle prédateur sexuel. Par petites touches, allusions, métaphores, images – utilisées par Fox himself -, elle suggère l’acte sexuel sans barguigner. Mieux vaut avoir le cœur bien accroché, on vous aura prévenu.e.

Le dégoût monte peu à peu, sans mot cru. Là est le talent exceptionnel de la romancière. Elle sait transmettre le pire avec des mots presque anodins, enrobés de douceur ; comme Fox, répétons-le. Mais pourquoi n’est-il jamais resté en poste plus d’une année dans le même établissement ? Que contiennent ces carnets (intimes) qu’il offre à seulement certaines de ses plus jeunes écolières ? Surtout, que se trame-t-il derrière la porte close de son bureau durant ses heures de permanence ? Aucun mystère. L’écrivaine nous dit tout. C’est justement la force de ce roman malaisant. Désagréable à lire, autant dire les choses. L’art n’a pas pour seul but de montrer le « beau » et de donner du plaisir. Il peut, et doit, bousculer, déranger, déstabiliser, réveiller. C’est le rôle du détective Horace Zwender, qui met à jour des vérités perturbantes sur le fameux professeur jusque-là estimé...
Dans ce thriller psychologique d’une maîtrise rare, Joyce Carol Oates interroge les notions de justice, de responsabilité et de complicité. Porté par une narration habile, Oates tisse une réflexion corrosive sur la nature humaine. Une plongée au cœur des ténèbres dont personne ne sort indemne. Tout le monde en prend pour son grade. Le corps enseignant (notamment dans le privé) qui laisse des mineurs en tête à tête avec ces adultes, censés les protéger. Les parents, les ami.e.s, la société dans son ensemble. Elle dissèque les dynamiques sociales à l'œuvre dans cette tragédie, où l’hypocrisie et les faux-semblants font loi. A Wieland, en voix de gentrification, se côtoient des Blancs pauvres, comme la famille de Mary-Ann, et d'autres très aisés qui peuvent scolariser leurs enfants, sans passer par une bourse, dans une école d'élite à 60.000$ l'année sous la férule d'une directrice aristocrate, impressionnée par la faconde de M. Fox.

La thématique de Joyce Carol Oates est le Mal, dans la société américaine (puritaine), plus particulièrement. Non pas de manière sensationnelle, comme Stephen King – pour provoquer la peur -, mais d’une façon plus subtile, insidieuse, voire ironique (quand elle se moque, par exemple, de « l’humaine » d’un chien qui découvre un morceau de corps en décomposition, lors de sa promenade matinale). Il y a du Edgar Poe (souvent cité dans ce nouvel opus de plus de 800 pages), chez Oates, mais aussi du Nabokov (le retors Fox feint de détester « Lolita »). Avec sa maestria habituelle, Oates livre un nouveau chef-d’œuvre tentaculaire, à la chronologie fragmentée, alternant passé et présent, ce qui nourrit la seule énigme du livre : qui a tué Fox ? Quant aux victimes, on sait qui elles sont depuis des lustres. A défaut de leur donner la parole (ce serait trop simple), Joyce Carol Oates décortique ce qui se passe dans le cerveau des bourreaux. C’est pas beau à voir, mais bon à lire.

Fox
Editions: Philippe Rey
Auteur : Joyce Carol Oates
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban et Christine Auché
836 pages
Prix : 25 €
Parution : 2 octobre 2025


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