Théâtre : la leçon de Ionesco n’a pas pris une ride
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Pour qui ne connait pas cette pièce d’Eugène Ionesco, dramaturge franco-roumain célèbre pour son sens de l’humour absurde, écrite au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale (et créée en 1951), La Leçon appartient à ces œuvres qui, loin de s’user avec le temps (comme « le Rhinoceros », sa pièce la plus connue), semblent gagner en acuité.
C’est sans doute pourquoi, Robin Renucci, qui l’avait déjà joué en 2014, à Villeurbanne, avec sa compagnie des Tréteaux de France, a pensé que revenir à cette pièce emblématique s’imposait, au regard d’une actualité mondiale aux relents fascisants.
Une jeune élève, avec des écouteurs sur les oreilles (dont on entend la musique entraînante) se présente pour un cours particulier. Au départ, le professeur est poli, agréable, presque trop, tant il semble mielleux. La jeune fille est pleine de vie (et d’envie d’apprendre), gaie, souple d’esprit, comme son corps (qu’elle contorsionne, telle une gymnaste). Mais assez vite, le professeur, joué par Robin Renucci, a des gestes équivoques (il la frôle, va jusqu’à la toucher légèrement). Petit à petit les gestes se répètent, malgré la bonne humeur (feinte ?) de la jeune fille, qui commence à mal répondre aux premiers tests de connaissance générale. Le langage se tend, le rire se fige et le cours bascule. Malgré les tentatives pour le calmer de son employée de maison, le prof s’énerve et soliloque. La jeune fille, qui se plaint d’avoir « mal aux dents » (ce qu’elle répète maintes fois) devient l’objet d’un pouvoir tyrannique qui ne souffre aucune contestation. Chosifiée, manipulée, elle est finalement abusée (au sens figuré chez Ionesco, au sens propre avec Renucci) et finalement détruite.
« Mettre en scène « La Leçon » aujourd’hui, c’est révéler la violence dissimulée dans les formes ordinaires de l’autorité »,explique Robin Renucci dans sa note d’intention. Sous l’apparence anodine d’un cours particulier, poursuit-il, Ionesco met à nu un mécanisme de domination implacable : un pouvoir qui s’exerce d’abord par le langage, puis s’inscrit dans le corps, jusqu’à l’effacement de l’autre ».
Robin Renucci endosse, avec le talent qu’on lui connait, le rôle de ce professeur dominateur, et finalement abuseur sexuel, qui s’avance d’abord sous des traits rassurants, avant de dévoiler sa malfaisance : "Ce n’est pas un fou mais un pervers, le visage ordinaire d’un pouvoir qui se croit légitime", souligne le metteur en scène.
Face à lui, Inès Valarcher, comédienne contorsionniste (ce qui ajoute une dimension supplémentaire à l'interprétation corporelle), incarne l’élève, curieuse et dynamique (malgré ses lacunes manifestes, ou sa logique naïve), mais dont l’énergie initiale se voit peu à peu aspirée – comme le font les « détraqueurs », dans Harry Potter -, paralysée, terrifiée, terrorisée, puis enfin neutralisée, jusqu’à l’effacement total (la mort).
La dame de maison, jouée par Christine Pignet, occupe une place prépondérante dans la mécanique de domination, car elle a vu, donc elle sait, et tente d’avertir, sans grande conviction, et laisse faire. Elle va jusqu’à collaborer pour faire disparaitre le corps, comme ce fut le cas pour une quarantaine d’autres victimes précédemment, apprend-t-on à la fin. Figure de la complicité du « système » (totalitaire, répétons-le), sa présence rappelle que les violences ne reposent jamais sur un seul individu, mais sur une acceptation collective « qui les rend possibles et acceptables, rappelle le metteur en scène, qui s’appuie sur une scénographie, volontairement épurée, mettant en valeur la violence du texte, plus que son humour (absurde), comme ce fut le cas dans le passé. Il joue moins sur les mots et insiste sur le caractère dictatorial de la situation.
La brutalité n’est pas d’emblée physique, nous dit Ionesco. Elle commence par la confiscation de la parole, par cette logorrhée autoritaire qui réduit l’autre au silence, comme on le voit en Iran, et en Corée du Nord, de nos jours : "La Leçon expose ainsi, avec une acuité saisissante, des mécanismes que nous nommons aujourd’hui mansplaining, gaslighting, ou monopole discursif", dixit le metteur en scène, qui sait de quoi il parle.
Cetexte résonne d’autant plus, avec force, en 2026, en pleine lutte pour l’émancipation de la femme, face à la domination masculine, dans l’histoire du patriarcat. Accessible dès l’âge de 14 ans, bien plus qu’un classique, La Leçon est d’une modernité sidérante. « Cette pièce nous regarde, ici et maintenant, conclue Renucci. Ce que je souhaite transmettre au public, en particulier aux jeunes, c’est la conscience de ce moment fragile où l’éducation n’émancipe plus, mais soumet. Ce moment où un peuple, comme une Élève, perd sa voix. Car aucune domination ne commence par un crime : elle commence par une explication, un savoir imposé, un ton qui s’affirme ».
Voilà sans doute pourquoi, au lieu de créer un nouveau spectacle, et donner sa chance à un ou une jeune auteur.e, à La Criée, théâtre national, Robin Renucci, qui vient d’être reconduit jusqu’en 2029, a choisi de résister, de manière pédagogique, dans la tradition de l’éducation populaire, chère à Jean Zay, ancien ministre de l’éducation, mort assassiné par la milice , en juin 1944, qui fut emprisonné à la citadelle du Fort Saint-Nicolas, située à quelques centaines de mètres de la Criée.
La pièce est courte heureusement (un peu plus d’une heure), car crispante, étouffante, mais elle demeure puissante, à l’heure où les leaders poujadiste continuent d’embobiner les masses par des discours haineux, et démagogiques, basés sur le rapport de force et le rejet des plus faibles. Ou comment, sous prétexte d’instruire, comme en Russie, sous la botte de Poutine, les prétendus sachants s’écoutent parler, et manipulent, plus qu’ils ne transmettent la connaissance. Il est important de dénoncer tous les totalitarismes, qu’ils soient politiques (de « classe »’), religieux ou sexistes. Créée le 29 janvier,« La Leçon » se poursuit jusqu'au 13 février. En mars, elle se joue au Chêne Noir, à Avignon. Qu’on se le dise, avant des échéances électorales.
La Leçon
Mise en scène : Robin Renucci
Avec Christine Pignet, Robin Renucci, Inès Valarcher
Dramaturgie : Louise Vignaud
Scénographie : Samuel Poncet
Création lumière : Sarah Marcotte
Création son : Orane Duclos
Costumes : Jean-Bernard Scotto
Production : La Criée – Théâtre National de Marseille
Coproduction : Le Préau – CDN de Vire ; Châteauvallon-Liberté scène nationale ; Théâtre national de Nice.
© Vincent Beaume
Dates et lieux des représentations:
- Du 29 janvier au 13 février 2026 au théâtre de La Criée (Marseille).







