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Exécuteur 14 : du sang pour laver le sang

  • Écrit par Christian Kazandjian

executeur 14Par Christian Kazandjian - Lagrandeparade.com/ Exécuteur 14 nous plonge dans le mental d’un guerrier qui, de victime, se fait bourreau. Une interrogation sur la banalité du mal.

Il est seul. Rescapé d’un cataclysme qu’on appellerait la guerre ? Il se souvient : ici un immeuble, là une maison, celle de son enfance peut-être. Puis il convoque le souvenir des amis du quartier, de la petite amie. Il n’en reste rien qu’un souvenir douloureux, fait de rage, de résignation, de révolte et de violence. Les rancœurs entre deux communautés, cohabitant, tant bien que mal, dans une ville où la douceur de vivre était la loi, se sont faites aiguës, jusqu’à virer à la haine génératrice d’affrontements armés, d’horreurs indescriptibles,, bestiales, inhumaines. L’homme, seul, victime du drame qui se noue, inexorable, cherche à comprendre. Mais, dès l’enfance, on lui a appris que sa communauté des Adamites était celle des maîtres ; en face, les gamins élevés dans la communauté des Zélites, se savent désignés pour diriger. Il suffit, dès lors, d’une étincelle, d’un prêche, d’une campagne politique relayée par les médias, pour que le conflit éclate, aveugle, meurtrier ; il n’en subsistera que corps démembrés, murs calcinés, sang et larmes. L’homme, sidéré, sent monter en lui, la colère, puis la haine et un incoercible besoin de tuer, de détruire, de se venger. La victime se fait bourreau, sans vraiment comprendre : les sens prennent le pas sur la réflexion et la raison. La croyance en un esprit supérieur, qui contrôle tout, justifie les actes, les pardonne, allant jusqu’à les exalter, comme, par exemple chez Ezéchiel : « Moi, l'Eternel, j'ai parlé; cela arrivera, et je l'exécuterai; je ne reculerai pas, et je n'aurai ni pitié ni repentir. On te jugera selon ta conduite et selon tes actions, dit le Seigneur, l'Eternel », credo de tous les « fous de dieu ».

Au cœur des ténèbres

Exécuteur 14, écrit par Adel Hakim, et dont la source réside dans la guerre civile qui déchira le Liban pendant 15 ans, prend un accent universel (le texte utilise des bribes d’autres langues), tant, partout dans le monde, les situations nous sont devenues familières, routinières presque, telles que nous les voyons, loin des foyers de guerre, à l’abri derrière les écrans. Ce texte nous convoque à entrer en scène, pourrait-on dire, à pénétrer dans la tête de l’acteur du drame, à devenir ce gamin, que les circonstances transforme peu à peu en un adulte tueur. La guerre, le bruit des bombes, l’odeur même du sang pénètre dans nos salons, nous prennent aux tripes. Non dénué d’élans poétiques, de tendresse parfois, Exécuteur 14 secoue nos consciences habituées à vivre le malheur d’autrui par procuration. Là, nous voici placés au cœur de la violence, dans cette machinerie nommé : corps humain, avec ses faiblesses, ses interrogations, ses vices et ses grandeurs, son essence en définitive.

Un chemin de sang

Il convient de saluer la prestation d’Antoine Basler, seul en scène. Il confère au personnage toute la profondeur, la fragilité d’un être balloté par la marche inexorable vers l’horreur. La finesse de son jeu permet quelques pointes d’humour, sans lesquelles la vie serait insupportable. La gestuelle énervée, expressive, héritée du peuple d’en bas, à la limite du mime parfois, donne au verbe toute sa force évocatrice. Le décor, réduit à un tapis rouge, évoque ce chemin de sang dans lequel patauge le rescapé, ce sang dont il s’est repu et qui le hante. L’utilisation du micro, en certaines parties, avec un accompagnement sonore, passant de la romance, au fracas assourdissant, offre à la voix une palette de nuances enrichissant le propos. En position fœtale, à la fin, l’homme, redevenu cet enfant que l’histoire a violenté, violé, repose dans une douce lumière, apaisé enfin. Un spectacle nécessaire, alors qu’une trentaine de guerres, plus ou moins médiatisées, ensanglantent les peuples, transformant les victimes en tueurs, au profit d’intérêts qui, trop souvent, les dépassent.

Exécuteur 14
Texte : Adel Hakim
Projet interprété par Antoine Basler conçu en collaboration avec Elsa Gallès et Julien Basler

Dates et lieux des représentations:
- Jusqu’au 23 décembre 2022 - Les déchargeurs, Paris 1er (01.42.36.00.50.)

Photos exécuteur 14 © Camille Wodling


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