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« Un bon petit soldat » : Stéphane Brizé, directeur des ressources inhumaines

  • Écrit par : Romain Rougé

Par Romain Rougé - Lagrandeparade.com/ Présenté en avant-première au 48e Cinémed, le nouveau film de Stéphane Brizé est qualifié de « caustique » par son auteur, qui pointe surtout les mécanismes de domination, de déshumanisation et d’invisibilisation dans l’entreprise. Lors d’une rencontre presse, le réalisateur revient sur la genèse du film et son sujet plus que brûlant.

Une compagnie d’assurance. Des tours vitreuses, gigantesques, froides. Des bureaux sans âme. Une réunion dont l’acronyme pourrait être un insipide Codir, Cotech, Copil, eux-mêmes farcis de co-co-collaborateurs… Un film est projeté : il faut valider une campagne de com’ pour inciter de futurs salariés à intégrer l’entreprise, dans laquelle ils ne trouveront ni handicapés déprimants ni quidams mollassons. Voilà donc la version cinématographique de « Pressure is pleasure », slogan « brutal » adossé à un Mbappé millionnaire placardé dans l’espace public, qui a scandalisé (ou inspiré !) le cinéaste : « C’est le pire aspect du management, de l’idée libérale, de la compétitivité qui irrigue nos cerveaux tous les jours, partout. »

La vie hebdo

« Le film aurait pu s’appeler Les Temps modernes », admet Stéphane Brizé faisant des salariés du tertiaire « les ouvriers d’hier », interchangeables et menacés de toutes parts par les IA, la course à la performance, l’horizontalité de rapports qui ne le sont pas et… leurs propres managers. Oui, le tableau dépeint dans « Un bon petit soldat » nous a semblé plus noir, beaucoup plus noir que sa causticité revendiquée ! « La drôlerie vient de l’indécence du langage, de ces gens qui évoluent entre eux en envoyant ad patres le politiquement correct », explique le réalisateur. Certes. On « rit » de situations caricaturales tout en ayant conscience de leur réalité certaine dans tous les interstices de la vie pro, voire de la société. Quand la DRH (inquiétante Alba Rohrwacher) s’échine à trouver des solutions pour aider une employée maltraitée en se heurtant à son PDG froid et dictatorial (formidable Vincent Lindon), le rire vient juste souligner l’état avancé de putréfaction du monde du travail… 

S’il se défend de ne pas jouer au procureur, le réalisateur, en entretien, dézingue l’entreprise et son management, citant l’historien Johann Chapoutot dont il rappelle l’analyse du concept moderne de ressources humaines, qui découle directement de la notion nazie de « Menschenmaterial » (matériau humain) avec son corollaire de management par objectifs et de recherche de l'adhésion forcée... « Je pointe un dysfonctionnement », rassure Brizé, prétendant juste « adorer regarder Mr et Mme tout-le-monde dans des endroits classiques et y apposer une loupe ». Pour lui, le plus intelligent est bien sûr le bourreau au bout de la chaîne professionnelle « car il défend juste ses intérêts, tout en rappelant juste les règles du Monopoli ». Ouch.

Bosse ou crève

Ne nous y trompons pas, cette maison de fous aurait pu être n’importe quelle entité privée ou publique. « C’est un film sur la mythification de l’entreprise, celle où on fabrique de la vertu tout en produisant de la violence. » Reste ici le personnage de la DRH et sa conscience : « Pour aller au boulot comme Carla, il faut façonner un récit personnel en nous disant qu’on est courageux, qu’on est fort… Mais en faisant cela, on fabrique du déni, de la violence sur nous-mêmes et sur les autres. C’est la schizophrénie de l’entreprise qui déploie une énergie folle et des sommes d’argents exubérantes pour montrer une image vertueuse alors qu’elle génère du management toxique… La profitabilité ne peut être mariée avec la vertu ! Chez Carla, quand elle est confrontée à sa propre impuissance, la conscience émerge, je lui permets de faire l’expérience de cette conscience. À elle de décider ce qu’elle va en faire. »

Sans rien divulgâcher, « Un bon petit soldat » ne brille pas par son optimisme. Mais en refusant le retournement de situation facile, il sème des graines dans le champ des possibles : « Pas besoin de coach bien-être ! » termine le cinéaste, « l’entreprise doit simplement réunir les bonnes conditions pour le salarié : ça passe par de la considération, un salaire valorisant, un espace de travail bien aménagé… Les managers sont à la fois victimes et bourreaux car ils sont prisonniers d’un système : décider de n’être ni l’un ni l’autre c’est accéder à la conscience, et c’est probablement le plus difficile et le plus douloureux. »

Le cadre du film dépassé, la rencontre presse se mut en constat, que chacun pourra qualifier d’amer… ou d’agréable ! Selon Stéphane Brizé, il y a deux chemins possibles : « Résister à l’intérieur du système peut s’avérer très compliqué. Déserter pour conserver notre humanité, sauver quelqu’un ou quelque chose, s’apparente à un suicide social. » Pourtant, nous dit-il, « c’est aussi très héroïque de partir. »

Un bon petit soldat
Réalisation: Stéphane Brizé 
Avec: Alba Rohrwacher, Vincent Lindon, Sharif Andoura, David Talbot

En salles en France : 25 novembre 2026

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