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« Ligne de feu » : No pasaran !

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com./ Oubliez « Pour qui sonne le glas », d’Ernest Hemingway, publié en 1940, inspiré de son vécu de journaliste pendant la guerre civile en Espagne. Arturo Pérez-Reverte, qui fut également reporter, et correspondant de guerre, avant de se consacrer à la littérature, a sans doute écrit « le » roman de la Guerre d’Espagne. « Ligne de feu » commence le 24 juillet 1938 par une nuit sans lune. Les compagnies républicaines traversent en silence le fleuve et prennent position sur la rive sud, autour du village viticole de Castellets del Segre.

C’est la dernière grande bataille de la guerre civile espagnole, connue sous le nom de « bataille de l'Èbre ». Près de deux cent mille soldats vont se disputer chaque colline, chaque route et chaque ferme dans des combats féroces et sanglants, où l'on joue sa vie à quelques mètres les uns des autres. D'un côté, les « brigades internationales », le bataillon Ostrovski et les jeunes appelés de l'année vingt : les « Biberons ». De l'autre, les légionnaires, les traditionalistes catholiques du Tercio de Montserrat et les soldats musulmans du quatorzième tabor. Sans oublier les volontaires des milices phalangistes et carlistes, le tout formant un corps d'armée composé de troupes aguerries au combat.
Reverte met en scène la première dix jours de cette bataille décisive qui fit basculer l'histoire et scella le destin de personnages auxquels on s’attache dès les premières pages. Patricia Monzón, la militante communiste, qui se résout à pisser sous elle, sous peine de se faire tirer dessus ; Julián Panizo, le dynamiteur murcien ; le sous-lieutenant Santiago Pardeiro ; le monarchiste catalan Oriol Les Forques ; Selimán al-Barudi, le caporal du tabor ; le soldat nationaliste Ginés Gorguel ; le chevrier phalangiste Saturiano Bescós ; Tonet, le garçonnet de 12 ans ; les journalistes étrangers Phil Tabb et Vivian Szerman, ainsi que le photographe Chim Langer.

Nous sommes au cœur d’une « bataille » qui constitua le plus vaste affrontement de la guerre civile espagnole, entre les forces républicaines (100 000 combattants) et les insurgés nationalistes (98 000 hommes). Cette dernière grande offensive des républicains se solda par un échec et précipita la fin du conflit. L’écrivain espagnol raconte leurs combats, et leur sort à chacun, en maître du roman historique, et d’aventure, qu’il est devenu au fil des ans. Grâce à son talent de journaliste, nous sommes en immersion dans un conflit dont les ondes de choc n'ont pas fini de traverser notre présent. Aujourd’hui encore, les blessures non cicatrisées de la guerre civile en Espagne continuent de susciter les débats, avant et après les élections. Dans son roman, nourri de témoignages et de sources historiques, Reverte raconte avec minutie l'horreur de la guerre entre jeunes gens d’un même peuple, si l’on fait abstraction des mercenaires « musulmans ».

Le style de narration peut rebuter, car on avance sur le terrain comme dans le récit, de manière lente, pragmatique, avec précision. Mètre après mètre, grenade après grenade, mort après mort. On ne peut pas dire que ça manque de souffle, parce qu’on n’écrit plus de nos jours comme à l’époque de Pasternak et du Docteur Jivago… Si Reverte semble sévère avec le camp des « rouges », c’est qu’il a le bénéfice du recul historique. Les franquistes sont les « méchants », c’est entendu, mais ils sont aussi jeunes et braves et crédules, et naïfs, parfois, plus que les républicains. La détestation du fascisme fait sens mais l’écœurement face aux velléités de pouvoir totalitaire des communistes staliniens, opposé aux trotskistes et aux anarchistes, est un autre fait politique qui ne cessera de faire débat, une fois encore.

« Ils ne peuvent pas gagner cette guerre, observe-t-il. Ce n'est plus possible.
- Et ils méritent pourtant de la gagner », répond-elle.
Elle lui a tendu le paquet de cigarettes, mais l'anglais se contente de le faire tourner entre ses doigts, sans en porter une à ses lèvres.
« C'est certain, qu'ils le méritent, dit-il enfin. Mais eux, pas leurs dirigeants. De la racaille irresponsable qui ne pense qu'à régler des comptes, à se disputer le pouvoir et à démolir l'adversaire au sein même de la gauche, quand bien même ils facilitent le travail des fascistes. »
L'américaine est d'accord. 
« C'est sûr, reconnaît-elle. Tant de noblesse chez ceux qui se battent, tant de bassesse chez ceux qui restent loin du front… C'est frappant. »

Plus loin dans le récit : « « Tu sais ce que m'a dit à Barcelone un vieux communiste, un de ces irréductibles ?
- Non.
- Quand tout ça sera fini, on réglera nos comptes avec les franquistes, et aussi avec les traîtres à la République comme Companys, Aguirre et quelques autres. On exécutera précisément ceux que les fascistes eux-mêmes auraient exécutés. Il faudra des années avant que tout retrouve un semblant d'ordre… ou plutôt soit nivelé, comme il l'a dit. On les traitera tous de la même manière.
- Ça peut se comprendre. »

Diplômé en sciences politiques, et en journalisme, donc, Arturo Pérez-Reverte sait de quoi il parle. Comme des millions d’espagnols, il doit avoir de la famille impliquée. Il a pour lui, non seulement le talent, et une grande force de travail, mais d’avoir couvert la guerre de Chypre, diverses phases de celle du Liban, la guerre d'Érythrée, la campagne de 1975 dans le Sahara, la guerre des Malouines, celles du Salvador, du Nicaragua, du Tchad, la crise de Libye, les guérillas au Soudan, la guerre du Mozambique, celle d'Angola, le coup d'État de Tunis… Bref, il a le recul nécessaire pour raconter et décrire sans en rajouter dans l’héroïsme de pacotille. Il sait de quoi il parle. Et il l’écrit admirablement.

Ligne de feu
Editions : Gallimard
Auteur : Arturo Pérez-Reverte
Traduit de l’espagnol par Gabriel Laculli
656 pages
Prix : 25 €


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