« Ce qui nous frôle sous la surface » : torsion sous un crâne tourmenté
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « (…) si l’océan était une banque, ils l’auraient sauvé depuis longtemps. On peut le leur dire mille fois, les gens nient toujours. C'est l'ampleur du merdier qui leur fait peur. » Cette phrase donne le ton du dernier roman de Colum McCann, paru il y a plusieurs mois aux Etats-Unis, sous le titre original Twist (Torsion). En français, cela donne : « Ce qui nous frôle sous le surface ». Ce n’est pas le meilleur livre de l’irlando-américain, disons-le d’emblée, mais il a des circonstances atténuantes (que nous suggérons plus loin), et le sujet est ambitieux, comme toujours dans les œuvres aux sujets éclectiques de cet auteur majeur.
Il est question des câbles des fournisseurs d’Internet. A chaque fois qu’il y a une rupture, au fond de la mer, et non dans l’espace, comme on le croit, il faut réparer au plus vite. Les enjeux, géopolitiques et commerciaux, sont énormes. Anthony Fennell, journaliste irlandais en pleine crise existentielle (il se bat contre l’addiction à l’alcool) se voit confier un reportage d’envergure, au budget peu réaliste – sur un temps quasi illimité -, quand on connait la situation de la presse de nos jours. Passons sur ce détail. C’est le prétexte pour s’intéresser aux mystérieuses connexions intra marines, et à ceux qu’incombent la mission de réparer (il fallait y penser). Une panne géante des réseaux de téléphonie en Afrique lui donne l’occasion d’embarquer sur l’un des bateaux chargés des réparations.
Fennell est tout de suite fasciné par la personnalité du chef de mission, John Conway, un compatriote irlandais au passé mystérieux. Il est soi-disant ingénieur, apnéiste hors pair, et forme un couple « libre » avec une actrice sud-africaine, au charisme rare, nommée Zanele. Leur histoire d’amour existe, tant bien que mal, sur fond d’Afrique du Sud postapartheid. On ne comprend pas très bien pourquoi le reporter est obsédé par cet aventurier, et plus encore par la comédienne, partie jouer une pièce à Londres, mais bon… pourquoi pas.
Colum McCann, qui a débuté dans l’écriture comme journaliste, commence par décrire un personnage qui pourrait rappeler le capitaine Loup Larsen, dans Le Loup des mers , de Jack London (qui lui-même fut reporter). Mais il ne va pas au bout de la confrontation, reste en surface… Le récit, une fois en mer, est très instructif, car bien documenté, et commenté. On y apprend, par exemple, que des câbles ont été tirés entre les continents bien avant le développement d’internet, et surtout comment ça fonctionne : qui fait quoi et comment. Mais ça part dans tous les sens, sans queue ni tête. Comme si, à l’instar de son anti-héros, Anthonny Fennel, l’auteur lui-même traversait une crise d’inspiration, plus qu’existentielle (allez savoir…). Le temps de repérer (ça peut prendre plusieurs semaines) et de réparer les fameux fils conducteurs endommagés, le face à face se gèle, se fige, à défaut de vraiment s’envenimer. Il ne se passe pas grand-chose. Hormis l’introspection du narrateur, et l’analyse de la situation générale (pour résumer, ça va de mal en pis, à tous les niveaux). Le récit semble faire du surplace, comme le navire.
Les écrivains irlandais ne sont pas connus pour leur joie de vivre, c’est le moins que l’on puisse dire, mais ce sont des poètes sans égal. On le sait, Colum McCann est un digne héritier des plus grands écrivains originaires de son île (Joyce, Becket, McCarthy…) mais il peut avoir des hauts et des bas. Il faut dire, à sa décharge, qu’au moment où son vaisseau remontait la côte d’Afrique de l’Ouest, il fut confronté à de gros soucis de santé (il a souffert d’une forme aiguë de névralgie du trijumeau, qui provoque des migraines atroces, au point qu’on l’appelle la « douleur du suicide », en raison de son intensité, et a subi une opération chirurgicale au cerveau). De là à en déduire qu’il a « pété un câble », comme on dit, la métaphore parait facile mais connaissant l’œuvre (il a récemment écrit sur le conflit israélo-palestinien, le terrorisme…), et la sensibilité ultrasensible du romancier, elle est plausible. Et que le vaste monde poursuive sa course folle est le plus emblématique de ses titres.
Reste un roman meilleur, sur le fond et la forme, que la majorité des œuvres de la rentrée littéraire (461 nouveaux livres), décrivant la dérive de personnages cabossés par la brutalité de la vie sur terre. Reste la mer, où la promiscuité exacerbe les sentiments mais aide, en même temps, à prendre du recul, en relativisant. Autre parabole illustrant notre minuscule boule bleue perdue dans l’univers, où les fourmis que nous sommes ont bien du mal à vivre ensemble. Vivement le prochain roman de Colum McCann, à qui l’on souhaite un prompt rétablissement.
Ce qui nous frôle sous la surface
Editions : Belfond
Auteur : Colum McCann
Traduit de l’anglais (Irlande) par Clément Baude
313 pages
Prix : 23 €
Parution : 20 août 2026
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