Kabu Kabu : entre anticipation et réalisme magique magique, un voyage passionnant au cœur de l’univers de Nnedi Okorafor

Écrit par Sylvie Gagnère Catégorie : Science Fiction & Fantasy Mis à jour : vendredi 1 mai 2020 10:52 Affichages : 603

KabuPar Sylvie Gagnère - Lagrandeparade.com/ Kabu Kabu est un recueil de plus de vingt nouvelles, de l’autrice Nnedi Okorafor, que nous avons découvertes avec Qui a peur de la mort, un formidable roman récompensé par un World Fantasy Award et qui mettait en scène une Afrique post-apo.

Ici encore, c’est l’Afrique, et plus précisément le Nigeria, qui est à l’honneur. Le dépaysement est immédiat pour le lecteur occidental peu familiarisé avec cet univers. De la faune à la flore, en passant par les paysages et le folklore, tout concourt à nous plonger dans un imaginaire différent. L’autre caractéristique tient en ce que les personnages sont quasi tous des personnes noires, et la plupart du temps, des femmes.

Le ton est donné dès la première nouvelle, Le nègre magique, qui dynamite avec panache les stéréotypes sur les personnages noirs comme faire-valoir. Ensuite, les sujets forts sont traités avec le style incisif, précis et très attachant de l’autrice. Les textes se répondent, reprennent des personnages, un cadre, qui vient petit à petit dessiner un tout cohérent et d’une grande puissance.

Stigmatisation de l’autre, génocide ethnique, soumission d’un peuple sont des thèmes qu’elle aborde avec un réalisme saisissant, qui impose au lecteur de réfléchir (La tache noire, Tumaki, Bakasi). Le sujet du racisme est aussi évoqué dans les deux récits qui ne se déroulent pas au Nigéria (Zula, de la cour de récré de quatrième et La fille qui court). L’exploitation du pétrole au Nigeria et ses conséquences sur la population constituent la toile de fond de Icône, Popular Mechanic ou encore L’artiste araignée (une des plus émouvantes nouvelles, qui brosse un formidable portrait de femme).

Au long du recueil, l’autrice propose également des textes autour des coureurs de vent, des individus capables de voler, autrefois nombreux, respectés et admirés, aujourd’hui quasiment disparus, et souvent traqués et persécutés (Comment Inyang obtint ses ailes, Les coureurs de vent, Biafra et Les vents de l’Harmattan). Parfois, ces textes se répondent à travers les époques, mettant en scène différentes générations, voire des êtres-miroirs.

La magie constitue un autre des thèmes récurrents de ces récits, et embarque le lecteur dans un imaginaire qui lui est inconnu. Qu’elle l’accompagne avec des héroïnes qui ont grandies à l’étranger et s’y trouve confrontées en rentrant au pays (Kabu Kabu, Sur la route, Le tapis, La maison des difformités) ou l’y plonge brusquement (La guerre des babouins, L’homme au long juju), Nnedi Orokafor sait rendre vivantes les croyances et les créatures du folklore nigérian.

L’autrice passionne grâce à des personnages, en particulier féminins, d’une grande profondeur et d’une grande force. Elle oblige également le lecteur à s’interroger, se remettre en question, alors qu’elle décrit comment la peur et la superstition peuvent entraîner tout un peuple à commettre l’irréparable.

Sur fond de réalité historique (la guerre civile du Biafra, l’exploitation pétrolière à outrance et l’anéantissement des populations…) mâtinée de fantastique, de croyances et d’imaginaire, Nnedi Okorafor démontre toute l’étendue de son talent de conteuse. Elle ausculte la place des femmes, entre aspirations personnelles et poids des traditions, elle questionne la société d’aujourd’hui comme l’héritage culturel, elle tisse, dans cette langue tour à tour sèche et foisonnante, une toile à la croisée de l’anticipation et du réalisme magique. Elle manie aussi bien la science-fiction que la fantasy, l’horreur ou le conte, et parle essentiellement d’humanité, de violence, de fraternité, d’amour et de désespoir.

Un Kabu Kabu, c’est un taxi clandestin, qui ne vous mène pas forcément là où vous comptiez aller, mais là où vous devez aller. C’est exactement ce que Nnedi Okorafor fait : nous emmener là où nous devons aller, même si nous n’avions pas imaginé que ce lieu-là existait, même si nous ne savions pas que nous voulions nous y rendre. Kabu Kabu est un recueil qui nous prend par la main, pour un voyage dans un monde dont nous ignorions tout, mais dont nous ressortons plus riches d’émotions et de questionnements, plus vivant·es tout simplement.

Kabu Kabu
Autrice : Nnedi Okorafor
Traducteur : Patrick Dechesne
Préface : Whoopi Goldberg
Éditeur : Actusf
Collection : Perles d’Épice
Parution : 24 janvier 2020
Prix : 18,90 €

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