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« Le dernier bain de Gustave Flaubert » de Régis Jauffret : le roman d’un grand écrivain…

  • Écrit par Serge Bressan

RegisPar Serge Bressan - Lagrandeparade.com/ On en rêvait, Régis Jauffret l’a fait. En piste depuis maintenant trente-cinq ans dans le monde des lettres et un premier roman remarqué (« Seule au milieu d’elle », 1985), il est l’auteur de tous les défis. Catalogué « écrivain de la folie et de la cruauté », il est le roi de la voltige- certains l’auraient vu sauter à l’élastique non pas dans le Vercors mais dans une crique entre Marseille et Cassis… Régis Jauffret ne craint rien, ni personne. Il peut aligner des « Microfictions » dans de gros pavés, et écrire sur des monstres, des banquiers ou des perturbés sexuels qui agressent des femmes de ménage dans des hôtels américains. Il peut aussi, même pas peur, s’approcher d’un monument de la littérature mondiale, l’admirer dans sa baignoire et lui balancer une de ses héroïnes qui va lui faire mille et mille pires reproches. Tout juste si, dans la foulée de son nouveau roman joliment titré « Le dernier bain de Gustave Flaubert », Jauffret ne nous lancerait pas : « Flaubert c’est moi ! » Oui, il arriverait même à nous faire croire que Jauffret et Flaubert, ça rime… tout simplement parce que, tant pis pour ce que pensent les petits marquis et autres trissotins de la chose écrite, Régis Jauffret est un grand écrivain- ce que rappelle avec éclat et brillance « Le dernier bain de Gustave Flaubert ».

Bien sûr, l’auteur de « Fragments de la vie des gens », « Lacrimosa », « Sévère », « Claustria » ou encore « La Ballade de Rikers Island » aurait pu dérouler revisiter la biographie de Gustave Flaubert (1821- 1880), l’écrivain éternel de, entres, « Madame Bovary » et « Salammbô ». Il aurait pu, mais tient à prévenir le lecteur : « Je vous donne ici des phrases de mon cru dont le plus souvent vous ne trouverez trace ni dans mes œuvres, ni dans ma correspondance, ni d’une façon générale dans aucune archive », après avoir précisé : « Un défunt ne prend pas la peine de se manifester pour reproduire Wikipédia ». Jauffret dit aussi connaître parfaitement toute l’œuvre de Flaubert et que, par-dessus tout, il apprécie la « Correspondance » de l’auteur de « Madame Bovary ». Ainsi, pour ce Dernier bain…, il nous propose deux parties : la première sur le mode « Je », et la deuxième pour « Il », complété par un « chutier »- ensemble des notes qu’il a accumulées pour préparer ce nouveau livre (un regret, toutefois : des lunettes, voire une loupe ne sont pas suffisantes pour la lecture de cet ensemble, tellement la police de caractère utilisée est basse…).
Et Jauffret de commencer par la fin… 8 mai 1880. Le dernier jour, le dernier bain… « L’été semblait en avance tant le temps était doux ». Flaubert vit seul dans sa maison de Croisset, en Normandie. Suzanne, la domestique, remplissait de seaux d’eau chaude la baignoire dans laquelle Flaubert paressait. On lit : « Aussi loin qu’il m’en souvienne j’ai toujours été frigorifié. Elle vint apporter de l’eau bouillante pour la troisième fois.
-Vous allez finir par cuire.
J’étais la proie d’un violent accès de béatitude. Je n’imaginais pas que bientôt mon âme corpulente comme un zeppelin s’envolerait ».
Ce fut le dernier bain de Flaubert ; peu après, il mourra d’une attaque cérébrale. Flash back, retour au tout début : « Conçu à la mi-mars 1821 d’un coup de reins que j’ai toujours eu quelque peine à imaginer je suis né le mercredi 12 décembre à quatre heures du matin. Il neigeait sur Rouen, une légende familiale prétend que ma mère se montra si stoïque pendant le travail qu’on pouvait entendre tomber les flocons sur les toits de la ville. Quant à moi, je serais bien resté quelques années de plus dans le ventre à l’abri de l’imbécillité du monde. Désespéré de naître j’ai poussé un atroce hurlement. Épuisé par mon premier cri je semblais si peu gaillard qu’on attendit le lendemain pour me déclarer à l’état civil car si j’étais mort entre-temps on en aurait profité pour signaler mon décès par la même occasion ». Du Flaubert revu et corrigé par Jauffret !
Dans ce livre, dans ce roman biographique sans être une biographie, Régis Jauffret remplit les vides de la version officielle. Remet certaines informations et considérations à leur place, c’est-à-dire à la poubelle. Pointe Jean-Paul Sartre qui tenait Gustave Flaubert pour « l’idiot de la famille » alors qu’il était chéri par sa mère. Evoque Elisa Schlésinger- la belle baigneuse de Trouville qui lui fit tourner la tête quand il avait 15 ans, et aussi Louise Colet à qui il adressa des lettres d’amour, véritable chef-d’œuvre. Et puis, il y a les amours masculines de Flaubert- Maxime Du Camp, et surtout l’écrivain Alfred Le Poittevin, « le grand amour » de l’auteur de « L’Education sentimentale » ou encore de « Bouvard et Pécuchet ».
Et dans ce roman d’un grand écrivain, dans ce texte en forme de « biographie idéale », comment Régis Jauffret- auteur magnifiquement perché et agité, aurait-il pu se passer d’Emma Bovary ? Impossible ; d’ailleurs, il ne s’en prive pas. Elle surgit, au hasard des pages, et s’en prend à son créateur- on lit : « Elle était déjà bien à plaindre d’avoir habité un fait divers, d’avoir souffert, d’être morte par autolyse empoisonnée, il avait fallu en plus qu’il l’arrache à l’oubli pour l’injecter dans ce livre où elle menait une vie infernale à l’infini recommencé tant qu’il se trouverait un alphabétisé pour poser son regard sur ces phrases qui la retenaient prisonnière comme des bandelettes de momie ». Profitons de ce dernier bain, sans modération aucune…

Le dernier bain de Gustave Flaubert
Auteur : Régis Jauffret
Editions : Seuil
Parution : 4 mars 2021
Prix : 21 €

Quand son mari finirait par mourir d’une crise d’apoplexie elle aurait réussi à lui faire attribuer en moins de cinq années un bon kilo de médailles par des ministres ancrés dans la réalité ainsi qu’une palanquée de titres nobiliaires par des seigneurs de romans médiévaux et par tous ces grotesques roitelets qui fleurissaient à l’époque dans les drames joués à guichets fermés sur les scènes des théâtres du boulevard des Capucines. Un mari si décoré que son cercueil tinterait à chaque cahot comme une tirelire pleine de pièces de monnaie. Un bruit qui se répandrait jusque dans les bas quartiers et le tombeau serait pillé la nuit même.

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