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Vera Veruska : "Je suis attirée par ce qui est transgressif."

  • Écrit par Julie Cadilhac

Ceci est un romanPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Qui se cache derrière Vera Veruska? Une jeune femme talentueuse dont nous avons lu et apprécié les deux premiers romans. "Ceci est un roman" au titre clin d'oeil au peintre surréaliste choisit comme toile de fond un manoir étrange dans lequel des vampires hautement cultivés tiennent salon et s'abreuvent de nourritures terrestres aussi fascinantes qu'effrayantes. "Jennifer" narre quant à lui les déconvenues d'une jeune femme victime d'une "psychopathe" aussi séduisante que nocive. Vera Veruska aime jouer avec son lecteur et le perdre pour mieux l'emporter dans ses déambulations littéraires. Elle répond à nos questions...et c'est passionnant! 

Qu'est-ce qui vous a donné envie de franchir le pas d'écrire et d'éditer vos romans? Quand considère-t-on que l'on est prêt à affronter le regard du lecteur?
Cela va vous sembler très cliché mais j'écris depuis longtemps. Adolescente, je griffonnais des poèmes torturés vaguement inspirés de Baudelaire et j'entretenais une correspondance régulière avec certains de mes amis. Plus tard, j'ai tenu des journaux intimes. Écrire a toujours été pour moi une activité essentielle, sans doute parce qu'elle m'a toujours permis de coucher sur le papier des sentiments, pensées, émotions que je ne pouvais formuler oralement. La dimension thérapeutique de l'acte d'écriture m'a toujours semblé prépondérante. Mais pendant très longtemps, je n'ai pas osé faire lire une ligne à qui que ce soit. Cela devait rester une activité secrète et intime. Le désir du regard d'autrui était là, mais la confrontation aux modèles littéraires que j'aimais était pour moi un frein. Il n'y a pas eu de réel déclic. Un jour, quelqu'un vous dit qu'il aimerait lire ce que vous écrivez et vous vous sentez suffisamment en confiance pour accepter. C'est alors que vous vous dites : pourquoi pas aller encore plus loin ? C'est un processus assez long, mais je ne regrette pas d'avoir franchi le pas ...
Avant de parler des vôtres, pourriez-vous nous citer quelques livres qui vous ont construite, vous ont donné peut-être l'envie d'écrire?
Il y en a eu beaucoup, mais je crois que mon premier choc littéraire a été la lecture de L'écume des jours de Boris Vian. Après cette découverte d'adolescence, j'ai dévoré tout ce qu'il avait écrit, y compris ses romans noirs américains (avec une prédilection pour J'irai cracher sur vos tombes). La diversité de son style et l'originalité de son inspiration me fascinent. Ensuite, il y a eu Les Chants de Maldoror de Lautréamont, A rebours de Huysmans, Nadja d'André Breton, L'Eve future de Villiers de l'Isle-Adam, les nouvelles de Maupassant, d'Edgar Poe et de Lovecraft, les romans de Kafka. Je crois que ce qui relie toutes ces oeuvres, c'est un certain goût pour l'étrangeté ou l'hermétisme, une forme de noirceur et de décadence qui n'exclut pas l'humour, ainsi qu'un style extrêmement riche et travaillé. J'ai également toujours éprouvé un vif intérêt pour la poésie : Louise Labbé, François Villon, Aloysius Bertrand, Rimbaud, Eluard, Apollinaire, Saint-John Perse, Francis Ponge, j'en oublie tant !  J'éprouve moins d'intérêt à lire le théâtre, que je préfère de loin voir représenté sur une scène. Cela peut sans doute expliquer que je me sente plus à l'aise avec l'écriture romanesque.
Avez-vous, d'ailleurs, un genre de prédilection concernant vos lectures?
Pas vraiment. Plus jeune, j'aimais beaucoup la littérature fantastique et les romans de science-fiction (les dystopies en particulier). J'étais impressionnée par la capacité de ces auteurs à créer de toute pièce des mondes nouveaux, des univers à la fois extraordinaires et terrifiants. Aujourd'hui, mes goûts sont plus éclectiques. J'aime autant Stephen King et James Ellroy que des auteurs dits plus "classiques". Je crois tout de même que je suis attirée par ce qui est transgressif. Parmi mes lectures récentes, j'ai particulièrement apprécié l'esprit de rébellion qui planait sur les deux premiers tomes du Vernon Subutex de Virginie Despentes. J'ai eu l'impression de lire une sorte de Comédie Humaine version punk. Il y a une vraie flamme contestataire dans ses romans, et un appel salutaire à renverser l'ordre des choses.
Commençons par "Ceci est un roman". Quelle a été la genèse de cette intrigue fantastique, entre rêverie gothique et modernité? Une attirance irrépressible pour les vampires qui véhiculent à la fois l'image du dandy esthète à la sexualité excitante puisque dangereuse?
Le motif du vampire m'intéresse depuis très longtemps. Avant de choisir Saint-John Perse comme sujet de Maîtrise, j'avais d'abord pensé au vampire dans la littérature. Mais le thème avait déjà été largement traité. Peu à peu est née l'envie d'aborder le sujet sous l'angle de la fiction, en jouant justement avec toute l'imagerie véhiculée par ce personnage  à la fois attirant et repoussant, véritable miroir tendu à notre inconscient collectif, dans lequel se reflètent nos angoisses, nos violences, nos désirs refoulés. La dimension érotique et sexuelle du personnage n'est pas nouvelle, mais ce qui m'intéressait aussi, c'était d'explorer le paradoxe que pouvait incarner un tel personnage : à la fois une créature supérieure à l'homme en tout point et complètement libre, mais aussi un monstre marginal condamné à l'insensibilité, à la solitude et à l'ennui. La dimension tragique du personnage m'a toujours frappée. J'avais aussi envie de jouer avec les codes et les représentations liés à cet être métaphorique par excellence.
De Genet....à Twilight en passant par une kyrielle d'oeuvres picturales évoquées au cours de la narration, les références culturelles sont pléthore dans "Ceci est un roman", à commencer par le titre. Beaucoup semblent faire partie des fondations de cette histoire mais ....certaines se sont-elles invitées au cours de l'écriture ?
J'espère vraiment que mon personnage masculin est moins édulcoré que celui de Stephenie Meyer ! C'est un vampire certes, mais il est complexe et n'a rien d'un super héros. Il est sûr de lui, puissant, dangereux, mais il n'a pas toutes les réponses. Et surtout, il n'est pas manichéen. Mais il est vrai que je me suis beaucoup amusée à jouer avec les différentes versions cinématographiques du mythe, jusque dans les titres des chapitres. Je n'avais pas pensé à Genet au départ. C'est en relisant certains passages que j'ai réalisé que mon roman était beaucoup plus "théâtral" que je ne le pensais et que l'influence de Genet y était importante. Voilà un exemple de référence s'étant invitée en cours d'écriture, sans que cela soit volontaire de ma part. La multiplicité des références s'explique de plusieurs façons : j'avais d'abord envie de parler des oeuvres que j'aimais, qu'elles soient littéraires, plastiques ou cinématographiques. Mais je voulais aussi faire de mon roman une sorte de collage, un kaléidoscope de voix et de références multiples derrière lesquelles me cacher tout en me dévoilant. Car contrairement aux apparences, "Ceci est un roman" est un texte très intime. Le titre est lui aussi à entendre dans ce sens. Au-delà de la référence biblique ("Ceci est mon sang"), il évoque l'idée que les apparences sont toujours trompeuses, et que ce qui se présente ici comme une fiction n'en est peut-être pas tout à fait une.
Le chapitre 25, "côté cour, côté jardin" déstabilise. Il apporte des clés de lecture de l'ouvrage mais bascule en même temps dans un cadre spatio-temporel réaliste et nous renvoie au chapitre 18 (du fait de l'évocation du théâtre, un genre qui s'invite en rupture à ce moment-là du récit). Volontairement, on suppose?
Tout à fait. Cela me plaisait de déconcerter le lecteur à la fin tout en lui donnant des pistes de lecture, en lui montrant en quelque sorte le processus de fabrication du livre. Briser l'illusion romanesque tout en jouant de la porosité des genres pour créer une oeuvre protéiforme. La transgression du genre (humain comme littéraire), si elle est loin d'être neuve dans la littérature, faisait partie intégrante de mon livre dès l'origine. Il y a également plusieurs systèmes d'échos entre les chapitres qui appellent à la vigilance du lecteur et invitent à une relecture plus attentive. C'est ce mystère, cette nécessité du déchiffrage, ces correspondances qui me touchent dans les oeuvres que j'aime.  
Si l'on vous dit que votre roman est très "cinématographique", ça vous étonne?
Je dois avouer que non, car le cinéma est un art qui me passionne et il influence inévitablement ma manière d'écrire. Pour moi, les passages descriptifs sont indispensables en ce qu'il contribuent à créer des mondes et des atmosphères qui ne sauraient exister aux yeux du lecteur sans le pouvoir évocateur des mots. Durant l'écriture de "Ceci est un roman", j'avais évidemment plusieurs films cultes en tête : le Dracula de Francis Ford Coppola pour l'esthétique gothique, la sensualité des personnages et le thème de l'amour éternel ; Entretien avec un vampire de Neil Jordan pour le mélange du dandysme et de la sauvagerie ; Blade et son esthétisation de la violence ; mais le lecteur pourra peut-être également sentir l'influence plus diffuse du cinéma de Dario Argento, de David Lynch ou de Cronenberg. En écrivant, j'avais conscience que la plupart des scènes étaient très visuelles, et que le corps (sublimé, transformé, mutilé...) y avait une dimension essentielle. Ce n'est pas par hasard si mon roman commence par la description à la fois clinique et poétique d'un corps, corps qui ne cessera de se dérober et se métamorphoser au cours du récit.
VeraPassons à "Jennifer" et son personnage éponyme, "un ouragan d'énergie, un moulin à paroles, une déferlante de sex-appeal" que raconte la narratrice du roman et avec laquelle, rapidement, elle entretient une relation amicale fusionnelle. D'où est né ce personnage? D'une réflexion sur les pathologies psychiques?
Au risque de vous surprendre, cette histoire est née d'une personne tout à fait réelle. Une jeune femme aux capacités d'adaptation surprenantes et dont les masques et identités étaient si nombreux que je n'aurais pu croiser son chemin sans en tirer un récit. C'est en l'écrivant que je me suis documentée plus précisément sur les pathologies psychiques. De façon générale, je suis fascinée par tout ce qui touche à l'ambivalence de l'humain, à ses faux-semblants, aux flottements et aux métamorphoses de l'identité, à la frontière ténue entre rationalité et folie.
Hormis l'aspect thriller dans lequel verse au fur et à mesure l'action, cet ouvrage  semble avoir aussi des sources autobiographiques, on se trompe?
Je pense qu'on peut parler d'un faux thriller, puisque le lecteur comprend très vite ce qui est en train de se passer dans la vie de l'héroïne. Il n'y a pas réellement de suspense là-dessus. Finalement, ce qui importe, c'est plutôt la galerie de personnages (dont un certain nombre sont effectivement inspirés de personnes réelles) que cette histoire m'a permis de mettre en scène, ainsi que le lent processus qui transforme la vie de l'héroïne en véritable cauchemar. Si je partage avec la narratrice une vision à la fois cynique et romantique du monde, je n'ai pas vécu personnellement les évènements relatés, mais plutôt "à distance". Les sources autobiographiques semblent évidentes, mais comme pour "Ceci est un roman", j'aime lancer le lecteur sur de fausses pistes et maintenir jusqu'au bout une part d'ambiguïté dans l'interprétation à donner.
Vous semblez avoir fait un travail bien particulier sur les dialogues, prépondérants dans ce roman. Vous êtes-vous heurtée à des difficultés? Avez-vous eu peur de certains écueils ?
Cela a été ma principale difficulté : les dialogues devaient coller le plus fidèlement possible au caractère des personnages, d'où leur aspect parfois très oral et familier, ainsi que les incorrections syntaxiques que je me suis autorisée. Je ne voyais pas comment faire parler autrement mes personnages. Un registre plus littéraire aurait été complètement inapproprié ici. J'aurais eu l'impression de ne pas être fidèle aux protagonistes, de trahir leur personnalité, leur spontanéité et leur énergie. De toute façon, l'épreuve de la relecture à haute voix m'a montré que cette version "orale" était beaucoup plus naturelle, qu'elle retranscrivait mieux le côté burlesque de certaines situations et l'humour des personnages.
Ici les références culturelles sont plus diffuses, sans doute parce qu'elles cadrent moins avec le décor... Comme ce début "Cette fille, je l'aime." qui nous rappelle la nouvelle "Happy Meal" d'Anna Gavalda, on se trompe?
La première phrase du chapitre est en effet un clin d'oeil à cette nouvelle à chute que j'aime beaucoup, même si j'en fais complètement autre chose dans le chapitre en question, centré sur un amour qui ne peut s'avouer que par le biais d'un monologue intérieur. Il y a d'autres références, comme celle au "Horla" de Maupassant. Je pense que celle-ci n'est pas anodine car elle permet de jeter un pont entre mes deux ouvrages : du vampire fantasmé au vampire réel, celui qui se nourrit de la vie et de la personnalité des gens pour mieux les éliminer et prendre leur place.
Dans "Ceci est un roman", le lecteur est berné de bout en bout. Dans "Jennifer", vous lui donnez vite des pistes pour effectuer lui-même son propre cheminement dans cette "enquête". Dans quel registre êtes-vous le plus à l'aise? Lequel vous donne le plus de fil à retordre?
Je ne suis à l'aise dans aucun registre !  J'éprouve beaucoup de plaisir à écrire mais tout peut très vite devenir éprouvant et fastidieux tant la recherche du mot juste me hante parfois. L'univers fantastique est malgré tout un domaine où je me sens dans mon élément, sans doute à cause de la part d'ambiguïté et d'incertitude qu'il permet de maintenir sur la perception des personnages.
Vos deux romans ont pour point commun le côté "thriller"...mais plongent dans deux univers radicalement différents. Avez-vous déjà en projet un troisième ouvrage? Changerez-vous encore de genre? Est-ce un challenge indispensable pour votre inspiration?
J'ai plusieurs projets en cours : des nouvelles horrifiques façon "American Horror Story" ou "Penny Dreadful", ainsi qu'un roman plus réaliste où l'analyse psychologique sera prépondérante, et où le jeu sur les focalisations permettra de donner des éclairages parfois inattendus sur un personnage ou un évènement. Toujours dans la même idée de perdre un peu le lecteur (comme j'aime moi-même me perdre dans un roman), d'explorer la part inconsciente de l'individu et la fragilité de son identité.

Où commander ces romans? https://www.atramenta.net

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