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« Code Bleu » : la nouvelle enquête de maître Adelstein

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Code BleuPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « Code Bleu » signe le retour de Jake Adelstein (57 ans), qui s’est distingué avec « Tokyo vice », adapté en série télé. Né aux Etats-Unis, il fut le premier journaliste étranger à intégrer la rédaction d’un grand quotidien japonais, qu’il a quitté après des années d’enquête sur le monde des yakuzas (la mafia locale). Cette fois, il renoue avec le reportage littéraire, sur sa terre natale, dans un cold case fascinant au cœur du monde médical US. Une contre-enquête dans laquelle il démontre un talent de narrateur hors norme.

Tout commence en 1992, dans le Missouri. Une série de morts suspectes frappent les patients de l’hôpital pour vétérans Harry-Truman. A chaque fois, le même scénario : un, ou une malade, qui devrait rentrer chez elle, ou lui, décède dans la nuit après un « code bleu » (alerte pour une réanimation). Beaucoup de temps passe avant que quelqu’un s’en inquiète. Ce quelqu’un n’est pas n’importe qui, puisque c’est le propre père de Jake Adlestein, à l'époque médecin légiste. Il a remarqué un dénominateur commun, évident comme le nez au milieu d’un visage : le même infirmier est toujours présent, de nuit comme de jour. Mais, contre toute attente, au lieu de diligenter une enquête, l’administration des anciens combattants étouffe l’affaire, et le lanceur d’alerte est même menacé. Des années plus tard, encore hanté par ces années meurtrières, il décide de confier tous les dossiers de l’affaire à son fils, le journaliste (et détective privé), Jake Adelstein. L’occasion de renouer avec son pays natal, et le Missouri, où il a passé son enfance et sa famille pour, à son tour, rendre justice.

Conclusion sans concession : « Ce qui s’est passé au sein du département des Anciens combattants est un microcosme de presque tout ce qui ne va pas aux Etats-Unis », écrit-il. Entre temps, il rappelle l’hypocrisie du prétendu respect réservé aux vétérans, depuis le conflit vietnamien, qui s’est confirmé après les incursions en Afghanistan et en Irak. Malgré les soupçons, le FBI ne conduira pas les analyses toxicologiques sur les treize corps exhumés, surtout par incurie. Enfin, l'affaire sera carrément abandonnée en mai 1994, avant qu’un juge finisse par faire condamner (au civil, en juillet 1998) le département des anciens combattants pour négligence. En septembre 2000, un agent fédéral, qui traque les serial-killers en milieu médical parvient à faire arrêter l'infirmier mais les analyses ne sont pas assez concluantes. Il est relâché et a pu continuer à « exercer » sa profession, en toute impunité, dans le reste du pays. C’est à peine croyable.

Personnellement concerné, Jake Adlestein décrit à nouveau avec maestria le combat du pot de terre contre le pot de fer, pour que justice se fasse. Au lieu de ça elle se tasse. Le pire étant que le directeur de l'hôpital concerné est allé jusqu’à écrire une lettre de recommandation favorable à l'infirmier soupçonné, pour que ce dernier puisse être… embauché dans une maison de retraite (sic !), où il a probablement abrégé la vie de dizaines d’autres personnes fragiles. A ce niveau, ce n’est plus de de l’incompétence, ça confine à la complicité.

L'auteur brosse un tableau sans concession du système médical américain, en tout cas le Missouri, où tout le monde se connait plus ou moins, et où la jalousie et les inimitiés, voire l’antisémitisme peut pousser des homme de pouvoir fermer les yeux sur des dossiers compromettants, pour préserver leur carrière. Le récit est passionnant grâce au talent, et à son empathie pour les proches des victimes, qui nous sont présentés : qui ils étaient, d’où venaient-ils, ce qu'ils aimaient, et ce qui les a conduits dans cet hôpital fatal, etc. Il raconte tout dans le détail, sans haine ni colère : les analyses médicales, les différents protagonistes, l’atmosphère générale des années 60 aux années 2000. C'est aussi un bel hommage à son père, sorte d’Eliot Ness, incorruptible, ayant des valeurs et une déontologie devenus rares dans cette Amérique du marche ou crève. Jake Adelstein n’a pas fini de nous captiver avec son travail d’investigation, d’une grande sagesse, lui qui est devenu prêtre bouddhiste zen (branche japonaise), en 2017.

Code Bleu
Editions: Marchialy
Auteur : Jake Adelstein
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cyril Gay
276 pages
Prix : 23 €
Parution : 2 avril 2026 


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