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Don Rearden narre la fin des "premiers réfugiés climatiques" en Alaska

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : vendredi 6 novembre 2015 15:29 Affichages : 2238

AlaskaPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Ils sont nés sur cette terre, au sein de la toundra et dans la chaleur de cercles ancestraux irréductible à l'hiver polaire. Ils n'auraient jamais envisagé de mourir ailleurs. Pourtant leur dernier dimanche à Salmon Bay s'est levé pour tous les habitants. Le présent roman raconte cette épochê dans la durée immobile des glaciers, cet arrêt sur images dans l'accélération du temps qui précipite hors de sa presqu'île familière une communauté yupik. Don Rearden a choisi d'axer son récit autour d'un acte en apparence anecdotique: la balade à vélo de son héros qui va finir...dans un lac.  Il est ainsi des dimanche soirs à la fois longs et fulgurants comme l'instant d'une chute.

L'instant étant, comme on sait, l'autre nom de l'éternité, on appréciera ce pied de nez à l'impermanence qui veut que toute chose ait une fin ... comme parfois vivre chez soi tout naturellement avec les siens. Car de quelle chute parle-t-on? Tout ne tournerait-il pas rond au royaume des hommes? A l'instar de son monde familier, le vélo du héros s'emballe. On va le suivre en roue libre tout au long du roman,  roue dont chaque rayon révèle la façon propre à chacun des personnages de vivre cet au-revoir à sa terre. Il y a ceux qui trient leurs photos de famille et celles qui dessinent des histoires au couteau suivant la tradition comme si rien ne devait jamais changer: Jo-jo, Eli, Josh, Angelic...
Autant de visages derrière cette population qui se prépare à partir parce que les maisons l'abritant s'enfoncent toujours plus dans l'eau glacée à mesure que l'érosion frappe. Connaisseur des régions d'Alaska où il a lui-même grandi et décidé de vivre en famille, Don Rearden dépeint avec sobriété la dignité et la beauté de ces visages des "premiers réfugiés climatiques" - genre impersonnel s'il en est, et plus froid à y réfléchir que le climat qui leur imposait sa loi naturelle. La faille géologique qui a commencé de creuser le sol glacé confronte par ailleurs deux mondes, la tradition yupik qui cultive chants, rêves, et communication avec les esprits, d'un côté, et l'armée américaine de l'autre, missionnée pour encadrer la logistique d'un déménagement : deux pôles indigènes en miroir dont le dialogue s'élabore sur fond d'incompréhension culturelle.
Don Rearden excelle  à impulser à son roman un rythme narratif qui fait la part belle à la montée d'une tension palpable autour de la faille qui s'élargit et à la suite d'une méprise sanglante. Il articule entre elles les trames dramatiques de plusieurs sauvetages croisés, de sorte à nous en désigner surtout le centre: l'humain. C'est précisément autour de ce qui fait ainsi l'"humanité" de "l'autre" si l'on se rappelle la très belle formule de J. Derrida à propos du visage, que Don Rearden fait graviter d'ailleurs toute la géométrie de son roman: le rond est partout présent, sous forme de roue d'un vélo, de cercle arctique ou  de solidarité communautaire, et jusqu'aux ronds inlassablement tracés au couteau dans la boue fraîche par une petite conteuse, tel un hymne à l'éternel retour venant exorciser l'implacable course du monde linéaire... et des dimanches.

Un dimanche soir en Alaska

Editions: Fleuve

Auteur : Don REARDEN

Traduction: Hélène AMALRIC

Prix: 19,90€

En librairie le 10 septembre 2015