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Une semaine de lecture avec Violaine Bérot, Dominique Bona, Nancy Huston, Maggie O’Farrell et Sofi Oksanen

  • Écrit par Serge Bressan

bérotPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Cinq suggestions de lecture pour une semaine : les Pyrénées avec un « Ours » et une enfant sauvage en compagnie de Violaine Bérot ; la « divine Jacqueline » qui a fait, comme le raconte Dominique Bona, de sa vie une œuvre d’art ; Shayna, une « marron » enfant d’un couple « beige » dans le nouveau roman de Nancy Huston ; le drame de William Shakespeare, sa femme et leurs enfants romancé par l’Irlandaise Maggie O’Farrell, et enfin, un recueil de poésie tout emplie de féminisme de la Finlandaise Sofi Oksanen.


VIOLAINE BEROT : « Comme des bêtes »

Un dixième roman pour Violaine Bérot, remarquée dès son arrivée en littérature avec « Jehanne » en 1994. Une fois encore, discrètement, la romancière (après avoir étudié la philosophie, été ingénieure puis formatrice et consultante en informatique et, puis éleveuse de chèvres et de chevaux dans les Pyrénées) nous glisse un délice de roman : « Comme des bêtes ». Dans Ourdouch- un village imaginaire du massif pyrénéen, l’histoire d’un ours et d’une fillette des fées. Un texte intelligemment construit, délicatement agencé pour évoquer une mère aussi discrète qu’étrange et son fils, enfant grand, trop grand qui ne s’exprime qu’en grognements dès qu’on l’approche et qu’au village, on a surnommé « l’Ours » ainsi que, dans la vallée, on appelle les enfants sans père. Quelques années plus tard, surgit une fillette. On ne sait rien d’elle, si ce n’est que « l’Ours » s’occupe d’elle. Elle a grandi dans une grotte. Est-elle l’enfant de « l’Ours », lui qu’on n’a jamais vu avec une femme, lui qu’on ignore s’il est ou non marié… La police locale mène l’enquête. Interroge les villageois- quatorze témoins parmi lesquels l’institutrice, un éleveur, l’ancien propriétaire de la maison,… Ainsi, Violaine Bérot fait intervenir chaque interrogé, chapitre après chapitre. Au fil des pages, la romancière peut alors dérouler deux thèmes : l’enfant sauvage (avec les mythes et légendes qui renvoient à « Les Enfants sauvages », le livre fondateur de Lucien Malson paru en 1954, et « L’Enfant sauvage », le film de François Truffaut sur les écrans en 1970), et la cause animale. « Comme des bêtes », construit comme une tragédie classique avec un chœur de fées, rappelle, selon les mots de Violaine Bérot, que « nous sommes tous des animaux. L'être humain est animal. Il l'a oublié souvent mais il est un animal qui ne veut pas l'être ». Et raconte aussi l'isolement, l'exclusion et la condition de la femme. Un roman aussi dense que prenant.

Comme des bêtes
Auteure : Violaine Bérot
Editions : Buchet-Chastel
160 pages
Prix : 14 €

 

bonaDOMINIQUE BONA : « Divine Jacqueline »

Tout pour elle ! L’élégance française personnifiée, l’égérie des créateurs de haute couture et des photographes, une érudition rare… Pour moins, des pseudo-stars et starlettes ont droit à un livre sur leur vie, sur leur « œuvre »- alors, quand un personnage de la dimension de Jacqueline de Ribes a illuminé tant et tant au 20ème siècle- et même en ce début de millénaire, une biographe aussi pertinente que Dominique Bona, de l’Académie française, ne pouvait manquer de s’y intéresser. De lui consacrer une biographie impeccable, simplement titrée « Divine Jacqueline ». A la question « pourquoi Jacqueline de Ribes ? », l’académicienne répond : « Je ne m’étais intéressée jusque-là qu’à des vies dont l’art était le cœur battant. Des vies dont l’essentiel fut de peindre, écrire ou sculpter. C’est sa propre vie qui est l’œuvre de Jacqueline de Ribes. Une vie qu’elle a magnifiée, sublimée, mais qui garde à mes yeux sa part de mystère. Quelle femme et quels secrets se cachent derrière la légende de papier glacé ? » Qui est Jacqueline de Ribes, aujourd’hui âgée de 92 ans ? Toujours, sa vie fut une œuvre. Mieux : cette femme a été une œuvre d’art. Qui a inspiré, charmé, enchanté la jet-set des années 1960, qui fut un des « Cygnes » préférés de l’écrivain Truman Capote et du photographe Richard Avedon, et amie du créateur Yves Saint Laurent et du réalisateur Luchino Visconti… D’une écriture agréable et efficace, Dominique Bona ne manque pas de rappeler que « Divine Jacqueline » a été une des rares icônes du style et également un symbole de l’élégance française. Mieux : en 2015, une exposition au Metropolitan Museum de New York lui rendait un brillant hommage, tandis que son visage était projeté sur une façade de l’Empire State Building. Femme à plusieurs facettes, belle et fortunée, Jacqueline de Ribes a toujours fonctionné selon un principe : « C’est magnifique, mais ce n’est pas assez ». Alors, de sa vie, elle a en permanence créé. Quelque chose de personnel, d’unique toujours- la condition première pour être « divine »…

Divine Jacqueline
Auteure : Dominique Bona
Editions : Gallimard
528 pages
Prix : 24 €

 

Nancy HustonNANCY HUSTON : « Arbre de l’oubli »

Il y a une phrase prise au hasard des pages du journal d’une jeune fille : « Je dois envisager de mettre un peu d’ordre dans le foutoir de mon identité ». Elle se prénomme Shayna, on l’accompagne au fil du nouveau roman de Nancy Huston, 67 ans, née à Calgary (Canada) et installée en France depuis 1973. Romancière, auteure jeunesse et essayiste, elle publie avec la régularité d’un métronome- son nouveau texte est joliment titré « Arbre de l’oubli », cet arbre auquel les Africains confiaient leurs souvenirs avant de partir esclaves pour les Amériques. Donc, Shayna… Elle est « marron » dans une famille de « beiges »- le père : Joel Rabenstein, célèbre anthropologue dont la quasi totalité de ses proches est morte dans les camps nazis ; la mère : Lili Rose, qui, enfant, a été victime d’abus incestueux. Le couple ne peut avoir d’enfant, il a recours à la gestation pour autrui (GPA), l’enfant noire dans une famille blanche va subir humiliations et regards- professeurs brillants, Joel et Lili Rose comprennent intellectuellement le drame mais ne peuvent le ressentir physiquement. A l’entrée de l’âge adulte, Shayna rencontre un homme- « Il lui dit : « Tu as des problèmes d’ordre «psy» comme tous les Occidentaux, mais ailleurs il y a des gens qui n’ont pas assez à manger. Alors viens avec moi en Afrique, et on va s’occuper de ces gens-là », raconte Nancy Huston. Et Hervé emmène Shayna en Afrique, à Ouagadougou. Alors, la jeune femme est confrontée à une question essentielle : avec un tel héritage, qui peut-elle être ? Et Nancy Huston signe, avec « Arbre de l’oubli », un roman à l’architecture impeccable où elle mêle les trois thèmes qui, depuis toujours, nourrissent son œuvre : le racisme, le féminisme et la maternité. Un roman qui honore la littérature avec virtuosité.

 

 

Arbre de l’oubli
Auteure : Nancy Huston
Editions : Actes Sud
322 pages
Prix : 21 €

 

maggieMAGGIE O’FARRELL : « Hamnet »

Le 16ème siècle court à sa fin. En 1596, l’Angleterre- et plus encore, Londres, est dévastée par l’épidémie de la peste. Voilà pour le décor de « Hamnet », le huitième roman de l’Irlandaise Maggie O’Farrell qui nous avait enchantés en 2017 avec « I Am, I Am, I Am », un texte aussi charnel que féministe. Cette fois, la romancière emmène ses lectrices et lecteurs dans l’intimité de William Shakespeare, oui le grand dramaturge anglais dont elle ne citera à aucun moment les nom et prénom. Elle y ajoute son épouse, Agnes, une étrange guérisseuse qui, contrairement à son mari, préfère la campagne à la ville. Il y a aussi Hamnet, leur jeune garçon de 11 ans. D’entrée, Maggie O’Farrell tient à préciser : « Hamnet et Hamlet sont en fait le même prénom parfaitement interchangeables dans les registres du Stratford de la fin du 16ème et du début du 17ème siècle », et c’est Hamlet, la pièce écrite par Shakespeare qui boucle le roman… « Hamnet », c’est, raconté par Maggie O’Farrell, le drame de Shakespeare. Le fils du dramaturge court à travers la ville, il cherche de l’aide pour aider Judith, sa sœur jumelle, elle a de la fièvre, a des bubons dans le cou, qui souffre d’un mal étrange qui l’anéantit- un mal qui pourrait amener la mort dans la maison. Le père, William, est à Londres où il vit de ses écrits ; la mère, Agnes, est dans la campagne, elle s’occupe de ses ruches… La peste rode, en Angleterre c’est le chaos. Et c’est Hamnet qui meurt, il a 11 ans. Quatre ans plus tard, son père écrit « Hamlet », une pièce de théâtre qui lui rend hommage. Avec brillance, Maggie O’Farrell écrit le drame du couple Shakespeare, évoque le sentiment de culpabilité et l’histoire d’un deuil impossible, et dessine un délicieux portrait d’Agnes, femme puissante. Ce qui donne, au final, un roman délicieusement tourmenté.

Hamnet
Auteure : Maggie O’Farrell
Traduit par Sarah Tardy
Editions : Belfond
368 pages
Prix : 22,50 €

 

femmesSOFI OKSANEN : « Une jupe trop courte »

Au hasard des pages, surgit une « Barbie moche ». On lit : « Qui voudrait se taper une Barbie moche / être obligé de tirer une vieille bidoche ? » C’est cru, c’est cinglant, c’est signé Sofi Oksanen, 44 ans, mère estonienne et père finlandais, romancière réputée (entre autres, « Purge »- 2010, et « Norma »- 2017) qui nous glisse là « Une jupe trop courte », son premier recueil de poésie dans une (réjouissante) collection dirigée par Alain Mabanckou. Sur le format long (confirmation avec son tout récent « Le parc à chiens »), l’auteure assure- sur le format court que sont les poèmes, elle surprend, bouscule, au final convainc. Depuis de nombreuses années, Sofi Oksanen a fait du féminisme un de ses combats au quotidien. Sur son recueil de poésie, l’éditeur français a glissé un bandeau, on y lit : « Un cri saisissant contre les violences faites aux femmes ». Sous-titré « Récits de la cuisine », l’ouvrage poids léger (112 pages) cogne fort, bien plus fort qu’un poids welter, aussi fort qu’un un poids lourd. Elle ne s’embarrasse pas de ronds de jambes, d’arabesques, de pleins et déliés- avec Oksanen, c’est direct, à chaque coup c’est le K.O. « Une jupe trop courte », c’est aussi et avant tout le journal implacable (parce que basé sur le banal de la vie qui va) des violences conjugales, de ces violences dont sont victimes les femmes- pas seulement en Finlande où, confie l’auteure, « les femmes ont proportionnellement deux fois plus de risques d’être tuées par leur conjoint que dans les autres pays occidentaux ». En quatre séquences et en vers libres, l’auteure raconte « Toujours quelqu’un d’autre que moi », assure « Je ne suis pas une traînée », voit « Toujours des manches longues », glisse « On aurait tellement pu l’éviter »… Et Sofi Oksanen de constater : « Le mouvement #MeToo me ravit. La parole des femmes s'est libérée. On n'en est pas encore à l'égalité, mais les choses sont en train de bouger », avant de lancer : « L'écriture est une arme et un cri ! »

Une jupe trop courte
Auteure : Sofi Oksanen
Traduit par Sébastien Cagnoli
Editions : Points / Seuil
112 pages
Prix : 6,90 €

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