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La panthère des neiges : Sylvain Tesson à l’affût

Écrit par Serge Bressan Mis à jour : dimanche 24 novembre 2019 09:33 Affichages : 1266

TessonPar Serge Bressan - Lagrandeparade.com / C’est le plus beau des voltigeurs de la chose écrite. Certainement, le plus agile. A 47 ans, Sylvain Tesson est une star des lettres francophones. Son récent récit, « La panthère des neiges », caracole en tête des ventes de best-sellers (comme chacun de ses nouvelles publications) et a reçu le prix Renaudot 2019 (alors qu’il ne figurait pas sur la liste des livres sélectionnés !). On le présente d’un qualificatif fourre-tout (« écrivain-voyageur »), il précise d’un sourire aimable : « Je préfère « écrivain-randonneur » comme le suggérait Goethe ». Grandi en banlieue ouest-parisienne entre un père directeur de journal, une mère médecin et journaliste et deux sœurs, il a très vite goûté aux grands espaces- horizontaux et aussi verticaux, grimpeur de toits d’église, d’immeubles ou de montagnes quand il n’installait pas une balançoire au sommet de la tour Eiffel ! Après avoir sillonné l’Asie ou encore la Russie, à moto ou à cheval, après avoir parcouru la France par les chemins de traverses, il a filé l’an passé, à l’invitation de son ami photographe Vincent Munier, dans le Changtang, ce vaste plateau de haute altitude (entre 4 000 et 6 000 mètres) au Tibet. Proposition de l’ami : voir la panthère des neiges, animal aussi magique que secret, menacé de disparition (selon les estimations, il en resterait environ 5 000 sur la planète). Retour à Paris, de cette expérience, toute en affût, Sylvain Tesson a composé un hymne à ce félin d’une beauté immense, au pelage aux reflets nacrés. La panthère des neiges, magnifique texte, est également un éloge de la patience. Apercevoir la panthère des neiges est un cadeau inestimable, quasi mystique. Surtout quand la gueule de l’animal se fond, se superpose tout à coup avec le visage d’une compagne ou d’une mère tant aimée. Rencontre avec cet écrivain-randonneur qui s’apprête à partir en Patagonie pour escalader une paroi de granit…

Prix « Ces prix littéraires, je les vis sans aucun agacement, sans aucun détachement. Il faudrait être sacrément bégueule et passablement misanthrope pour ne pas se féliciter de la récompense que vous accorde un jury. Le prix qui est accordé à un livre, comment se traduit cet événement ? Par un surcroit de rencontres avec des journalistes et aussi le public. Ça se traduit donc par voie de conséquence par des questions qui ne sont jamais les mêmes. Alors, ça oblige, et c’est très agréable, à s’interroger soi-même pour savoir ce qu’on pense. Et je pense que la parole est une forme d’hygiène mentale qui permet de mieux structurer sa pensée ».

Panthère « Elle est fascinante d’abord parce qu’on ne la voit pas ou, quand on la voit, c’est mauvais signe pour elle… C’est un animal qui vit entre 4 000 et 6 000 mètres, là où l’homme s’efface. La panthère, elle, vit à partir de 6 000 mètres, des hauteurs où ne sont finalement plus que les alpinistes. Elle est répartie sur une zone qui va du Pamir afghan au Tibet oriental, environ un quart de l’Eurasie… Là, il y a 5 000 spécimens qui tentent de survivre. Sa grande caractéristique, c’est la dissimulation, le camouflage. Dans l’Himalaya, on l’appelle « le fantôme des montagnes ». Elle est difficile à voir, et quand on l’a vue, si on la lâche dans la jumelle ne serait-ce qu’un dixième de seconde, on ne peut plus la voir… Et j’ajouterai que nous avons autre chose à dire aux animaux que nos discours gâteux ».

Voyage « Retour à Paris, je pense souvent à la phrase de Pascal : « Tu ne chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé ». Le voyage, c’est chercher à voir, à faire renaître des images qui nous ont marqués. On tourne autour du monde comme un hamster dans sa roue… Le voyage, c’est peut-être aussi le moyen pour arriver à l’essentiel. Bien sûr, il y a aussi le retour dans notre monde. Dans mon cas, ce n’est pas trop difficile parce que mes retours sont plutôt des escales… et depuis que j’ai découvert l’affût pour voir, du moins apercevoir la panthère des neiges, j’ai fait beaucoup d’affûts. Dans l’espoir sûrement de revoir la panthère, c’est l’animal de la société du spectacle, c’est la danseuse du Lido ! »

Epoque « Avec la panthère, il y a l’affût. Et soudain, sans que vous ne le pressentez, elle surgit… Mais voilà, moi, je ne suis pas tout à fait de mon époque. Mais attention, ce n’est pas parce qu’on va passer quelques semaines dans une grotte à regarder des panthères qu’on a un surcroit de sagesse. Loin de moi de dire que j’ai une aptitude particulière à juger mon époque parce que j’ai séjourné en altitude. De cette époque, j’en fais la critique parce que je ne l’aime pas mais je n’ai pas attendu d’aller voir la panthère des neiges pour le faire ! Et je suis conscient de mes contradictions : j’ai eu un accident il y a quatre ans, et je dois la vie au progrès et aux machines… »

Partir « Dans les jours qui précèdent le départ, je suis dans un état de circonspection. Et là, en allant à la possible rencontre de la panthère des neiges, j’avais un doute. Parce que l’affût animalier, c’est vraiment le contraire de tout ce qui fait le voyage. C’est la promesse d’un émerveillement, mais d’un émerveillement immédiat certes mais aussi tellement fugace. Et puis, est surgie une autre interrogation avant de partir pour entrevoir la panthère : avais-je une vie intérieure suffisante pour rester longtemps à l’affût ? »

Ecriture « J’ai 47 ans, il me reste quelques semaines ! Alors, je ne vais pas me priver du plaisir d’écrire… Pour l’écriture, je n’ai pas beaucoup de méthode. Je me contente de regarder, de peindre ce que j’ai devant les yeux et j’y mêle des réflexions et des considérations techniques. L’écriture, c’est le seul ciment qui lie les expériences disparates que j’ai vécues, que je vivrai. Avec mes livres, il y a de purs récits, des récits romancés, de la fausse fiction… et moi, je préfère la « feel bad littérature » ! Tous mes livres font-ils une œuvre ? Je ne le crois pas. J’ai juste un plaisir immense à mettre en mots ce que j’ai vécu. L’écriture, c’est une manière de prolonger ce qu’on voit, ce qu’on vit. Et je préfère vénérer ce qui est encore sous nos yeux. Le monde est très beau. Tout est déployé sous nos yeux. La vénération poétique, c’est un des premiers pas à la préservation de notre monde… »

La panthère des neiges
Auteur : Sylvain Tesson
Editions : Gallimard
Parution : 10 octobre 2019
Prix : 18 €

Dans les écosystèmes tropicaux, la vie se répand par profusion : nuages de moustiques, grouillements d'arthropodes, explosions d'oiseaux. L'existence est courte, rapide, interchangeable : de la dynamite spermatique ! La nature répare en prodigalité ce qu'elle disperse dans le gâchis de la dévoration. Au Tibet,la longévité des créatures compense leur rareté. Les bêtes sont résistantes, individuées, programmées pour le long terme : la vie dure.