« Mary Anning : sur les traces des dinosaures » : l’Indiana Jane d’Angleterre
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ À l'âge de 15 mois, Mary Anning est frappée par la foudre mais survit (contrairement aux trois autres femmes touchées ce jour-là, dont la nourrice qui la tenait dans ses bras).
On peut dire que c’est une miraculée. Nous sommes en Angleterre, au début du XIXe siècle. Depuis qu’un français nommé Jean-André de Luc (géologiste), de passage à Lyme Regis, l’a encouragée à continuer ses recherches, comme une apprentie scientifique, Mary fouille depuis son enfance les falaises de ce village côtier, à la recherche de fossiles ; ce qui lui rappelle son père, décédé depuis peu (lui-même avait un don pour dégoter des « pierres mystérieuses », fossiles qu’il revendait aux touristes). Jusqu’à ce qu’elle fasse, elle-même, une première grande découverte, en l’occurrence un « protéosaure » géant, que des ignorants bigots… prennent pour un crocodile.
A défaut d’être intégrée au microcosme scientifique londonien, qui la méprise, tout en s’appropriant ses trouvailles, elle se résout à vendre des « ammonites », dans sa boutique, tout en essayant de trouver des réponses à ses questions : d'où viennent ces « curios », créatures figées dans la pierre ? Pour elle, c’est une évidence, la Terre (donc ses « créations ») n’a pas surgi, comme part magie céleste, il y 6 000 ans. Chocking ! Non seulement, ce n’est qu’une femme (voire une lesbienne, ou une catin, car célibataire) mais elle contredit les croyances religieuses de l’église anglicane (elle est du courant « dissenters » – dissidents chez les protestants).
Mary rêve de devenir une scientifique « reconnue ». Son rêve semble pouvoir enfin se concrétiser lorsqu'elle met au jour d’autres squelettes de plusieurs mètres : ichtyosaure, ptérodactyle... L'un après l'autre, les dinosaures sont exhumés, et avec eux, des secrets qui pourraient ébranler la pensée scientifique tout entière... mais le cauchemar continue. Les hommes s’attribuent ses découvertes et lui mentent en lui faisant la morale (elle devrait se marier et arrêter de blasphémer). Ignorée, méprisée, insultée, elle n’en démord pas. Malgré quelques soutiens locaux (Mrs Stocks, une propriétaire de Lyme Regis, aide financièrement sa famille, et lui offre son premier livre de géologie, et une autre femme – « sororité » oblige – Elizabeth Philpot, vingt ans plus âgée, et d’un plus haut niveau social, l'encourage à lire, et à s'instruire. Elles cherchent parfois les fossiles ensemble), la capitale anglaise, dominée par les hommes, répétons-le, la néglige, la spolie. Il n’est pas question d’argent, pour elle, mais de respect, de justice. Elle veut être reconnue à sa juste valeur.
C’est chose faite aujourd’hui. Outre la biographie graphique de Kapik et Julie Bouvot, il y a eu des peintures, des brochures scientifiques, des documentaires et des films d’animation mais trop tard. Elle est morte d’un cancer du sein, à 47 ans, en 1847, dans l’oubli de son vivant, comme de trop nombreuses femmes avant son ère, et après elle. Alors que de nombreux paléontologues, et géologues, ont suivi ses recherches, et se sont déplacés pour la rencontrer, fascinés qu’ils étaient par le sérieux de son travail non rémunéré. D’autant plus que c'est dangereux, notamment en hiver. Mary Anning manque d'y laisser sa vie, en 1833, lors d'un glissement de terrain, où son fidèle chien Tray est enseveli. Il faudra attendre 1904 pour que les femmes puissent être admises à la Société géologique, dont Marie Anning est l'une des pionnières.
L’ouvrage graphique de Kapik et Julie Bouvot est bouleversant, car emblématique de l’invisibilisation des femmes de talent, voire de génie, par les hommes souvent moins doués. C’est à la fois un témoignage féministe et un documentaire scientifique passionnant. Une histoire humaine hors norme, tout en étant malheureusement courante. Tout est bon. Dessins, graphiques, dialogues, découpage, flash-back, lexique. Un bel hommage à une femmes forte et combative. Honneur lui est (enfin) rendu.
Mary Anning : sur les traces des dinosaures
Editions : Steinkis
Scénario : Kapik
Dessin : Julie Bouvot
144 pages
Prix : 22, 50 €
Parution : 30 avril 2026







