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« Nanterre avant l’orage » : les dessous d’une (énième) révolte urbaine

  • Écrit par : Guillaume Chérel

NanterrePar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ C’était le 27 juin 2023, à Nanterre :  le jeune Nahel refuse d’obtempérer, quand un motard de la police nationale tente de l’arrêter, arme au poing. Le coup de feu tue ce gamin au volant d’une voiture de location. C’est la sidération, non seulement dans le quartier du gamin, qui va exploser de colère, mais également au niveau national. Comment peut-on tirer sur un adolescent ? Même s’il enfreint la loi… Et comment et pourquoi en est-on arrivé là ? C’est l’objet de l’ouvrage graphique, intitulé : « Nanterre avant l’orage », de Feurat Alani, grand reporter (lauréat du Prix Albert Londres 2019), et Ulysse Gry, illustrateur.

Le premier a vécu une partie de sa jeunesse dans une des dix-huit tours de la cité Pablo Picasso, d’où est originaire Nahel. Plutôt que de porter un jugement, il rappelle le contexte sociologique, dans son contexte général. Car ce n’est pas la première fois que ce genre de drame arrive. Il faut remonter à quarante ans en arrière pour comprendre comment un môme, issu de la troisième génération d’émigrés du Maghreb, se retrouve quasiment déscolarisé, quasi livré à lui-même (sans père, pas de repères), seulement accompagné d’une mère débordée. Derrière les « fait-divers », il y a des personnes, avec leur histoire singulière, leurs rêves, leurs galères, mais aussi leur esprit solidaire.

Pour comprendre (en résumant) les « émeutes urbaines », qui ont régulièrement lieu dans l’hexagone, il faut remonter à la source du problème. Raconter l'histoire de de ce quartier, Pablo Picasso, c’est raconter celle des centaines de cités HLM dans toute la France, en Europe et dans le monde. Le principe est toujours le même. Une action politique, qui entend améliorer l’habitat de milliers d’émigrés (venus d’Italie, d’Espagne, du Portugal, puis du Maghreb, chez nous, essentiellement), dans les années 60-70, suivi d’idéaux d’architectes, issus de la bourgeoisie, donc hors-sol. Au début, tout va bien. Mieux, en tous cas. Les familles nombreuses sont ravies. Elles disposent de salles de bain, avec eau chaude, de chambres séparées, loin des bidonvilles insalubres, infestés de rats, et les enfants peuvent… batifoler sur des aires de jeu en béton armé. C’est là que les problèmes commencent. Avec le début de la prétendue « crise » économique, toute une population va se voir ghettoïser dans des banlieues éloignées de tout ou presque. Et les rats refont leur apparition dans les caves vétustes.

Fleurat Alani s’est concentré sur la fameuse cité Pablo Picasso, où ont poussé des tours champignon, dites « Aillaud » (du nom de l'architecte), ou tours « nuages » (du fait de leur forme), entre 1973 et 1981, aux portes de Paris. Près des quartiers riches (Neuilly, Puteaux…), derrière le quartier d‘affaires de la Défense). Depuis le sommet des tours, on voit les lumières de la ville et le symbole de Paris : la Tour Eiffel. On  peut aussi apercevoir une partie de la « Voie Sacrée », avec l'alignement de l'Arc de triomphe, et de la Grande Arche de la Défense voulue par le président François Mitterrand, qui fut élu en 1981, pour appliquer une politique de « gauche ». Il donne la parole aux premiers habitants qu’il connait bien, puisqu’il a grandi avec eux. Ce sont eux qui éclaircissent le récit, parce qu’en les écoutant on comprend mieux les frustrations, qui ont fait émerger une génération de « gremlins » affamés, abreuvés de fake-news, quasiment sans foi ni loi.

Les anciens, premiers habitants des tours, n’ont plus de prise sur eux, hormis quelques éducateurs, médiateurs et entraîneurs de sports, ou animateurs culturels. Sans les associations, diverses et variées, qui font tampon et colmatent les brèches, ce serait pire encore. Le chômage est supérieur à 20% dans la cité, où le trafic de drogue a commencé à faire des ravages, dès les années 70, avec l’héroïne. Le pire, c’est que la grande majorité de la population n’a pas la « haine », comme l’a fait croire le film de Kassovitz. Au contraire, la solidarité et la fraternité y perdurent. Que ce soit pour aider les SDF locaux, ou empêcher que les dealers prennent pied. Le monde associatif, cité plus haut, redonne de la fierté, de la dignité, à une population cosmopolite stigmatisée, pour qui le « partage » n’est pas un vain mot. Pour exemple, la « cantine gastronomique », moins humiliante que les « Restos du cœurs », puisque que le concept est bien de manger, nutritivement, sans que cela soit exorbitant.

Ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres. Feurat Alani, aidé des dessins explicites de Ulysse Gry, expose les faits. Il n’en tire aucune conclusion hâtive. Le projet est de montrer que cette colère, qui monte, est basée sur un sentiment d'injustice et l’absence de dialogue, de reconnaissance, de la part des nantis. Soit dit en passant, une autre BD, de cette qualité, serait bien utile pour comprendre comment et pourquoi un « gardien de la paix », chargé de protéger les citoyens, peut en arriver à tirer sur un mineur, quand bien même délinquant.

Nanterre avant l’orage
Editions : Steinkis
Auteurs : Feurat Alani (scénario) et Ulysse Gry (dessin)
128 pages
Prix : 20 €
Parution : 28 mai 2026


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