Igort : "Se faire piéger par les anecdotes est la chose la plus dangereuse pour un narrateur"

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Bande-dessinée Mis à jour : vendredi 6 novembre 2015 14:02 Affichages : 2778

IgortPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Igor Tuveri est originaire de Cagliari en Sardaigne.  Il débute sa carrière d’auteur de BD à Bologne et collabore, dans les années 80, à de nombreuses revues internationales comme Métal Hurlant. Il a publié des ouvrages pour divers éditeurs tels que Les Humanoïdes Associés, Cornélius, Casterman et Futuropolis. Chez ce dernier éditeur, il a publié en 2010 Les Cahiers Ukrainiens, en 2012 Les Cahiers Russes, deux reportages consacrés aux pays de l’ex-URSS où il s’est rendu à maintes reprises. En 2015, il publie Les Cahiers Japonais, un hommage à la culture japonaise. Mêlant anecdotes personnelles, portraits d’artistes d'horizons divers et autres icônes incontournables pour qui a vécu au Pays du Soleil Levant comme lui, il nous offre une bande-dessinée documentaire aux graphismes variés et à la teneur passionnante. Rencontre avec Igort, en mots et en planches.

 

Comment est née l'idée de faire un livre sur la culture japonaise ( il semble y avoir, en effet, un parcours entre la fascination que l'on peut avoir pour un pays et le désir de créer un ouvrage à son sujet..)? Était-ce un projet qui vous titillait depuis longtemps et qui a trouvé enfin son heure de réalisation et son éditeur?
Je tiens des journaux intimes depuis 25 années. Pendant le long travail sur un livre, de temps en temps je publie sur FB quelques images ou suggestions tirées de mes journaux intimes. Les cahiers japonais sont nés comme ca. En remarquant l’intérêt que les pages japonaises ont suscité auprès de mes lecteurs. Dans mon travail, je dessine pour mieux comprendre ce que j'ai vécu. C'est comme ca que  j’ai compris que dans cette longue expérience et fréquentation du pays du Soleil Levant, il y a eu probablement quelque chose d'important qui voulait être exprimé. Comme disait  Tarkovski: "Ie temps est un outil de travail." Il faut laisser mûrir les idées, les laisser grandir pendant que nous croyons penser à autre chose.
 
Dans cette bande-dessinée documentaire, vous rendez hommage à divers aspects de la culture japonaise, évoquez vos souvenirs personnels et professionnels…combien de temps cela vous a -t-il pris pour savoir comment vous alliez organiser tout cela?
La partie de l’organisation et l'assemblage requièrent le plus de temps lors de l'élaboration d'un livre, en ce qui me concerne en tous cas. Environ un an et demi. Il y a beaucoup de brouillons différents et de nombreuses sequences coupées. Il est important de se conformer au souffle de l’histoire. De tendre l’oreille.
 
Il semble que l'un des enjeux les plus importants de ce genre d'ouvrage soit de trouver le bon équilibre entre les anecdotes et les explications didactiques...qu'est-ce qui fait, selon vous, une bonne bande-dessinée documentaire? Avez-vous des “mentors” dans le genre?
Je crois que se faire piéger par les anecdotes est la chose la plus dangereuse pour un narrateur. Je ne suis pas très intéressé par les choses elles-mêmes, mais dans ce qu'elles cachent. Je tente de mieux m’expliquer : je pense que raconter les faits est important mais pas assez pour comprendre un événement. Il faut aller au-delà de la réalité phénoménologique simple, je crois.  Nous devons creuser. Les Japonais disent "Connaître 10 pour dire 2". Et je pense que cela est vrai.

Si vous deviez résumer en quelques phrases ce que vous aimez profondément dans la culture japonaise, vous diriez…?
Je ne dirais rien. La planète japon n'est pas résumable en quelques phrases, à mon avis.
 

Vous dites que le Japon est “le paradis des dessinateurs”…qu'avez-vous gardé dans votre graphisme de ce pays justement selon vous?
Je ne peux pas juger, ce n'est pas à moi de dire ce qu'il a laissé en moi. J'ai dessiné et j’ai écrit; le lecteur est libre de se laisser traverser par le livre. De voir.


Un paradis et en même temps, vous narrez certaines nuits blanches forcées à créer des planches pour le lendemain qui ne semblaient pas fort drôles..Diriez-vous qu’au Japon, vous avez appris la modestie ( on renonce finalement à des heures de travail), la patience, la discipline et le travail acharné et que c'est une école du dessin inégalable?
Je sais que la paresse est un mauvais compagnon de voyage pour ceux qui font  face à l’océan de la narration. Cette école m’a appris ce que je voulais faire, dire, raconter, plus que je n'avais appris depuis de nombreuses années de travail dans l’Ouest.

Vous rendez hommage à certains maîtres de l’estampe tels qu'Hokusai ou Hiroshige: diriez-vous que leurs œuvres sont sublimes en premier lieu parce qu'elles portent en elles une spiritualité, une sagesse intrinsèques?
Oui il y a quelque chose de très simple, de pur et mystérieux. Mais il faut fréquenter les estampes japonaises pour comprendre qu'on ne les comprends vraiment pas si on les considère uniquement à un niveau esthétique. 

Vous racontez également l’histoire tragique d'Abe Sada : comment expliquez-vous qu'elle soit devenue une célébrité dans tout le Japon et qu'entendez-vous par "une célébrité"?
Elle est devenue plus que célèbre. Une icône. Comme Marylin ou Marlène. Mais une icône plus sombre et plus intéressante. 


Vous ne parlez que très peu de l'Histoire de façon directe. Est-ce justement une caractéristique propre au documentaire : ne pas d’affronter à l'Histoire de front mais la faire ressentir et percevoir au travers du vécu, de pensées, de sensations....
Je crois que l’histoire passe à travers la vie des hommes de la rue, comme moi. Je ne crois pas aux héros.
 

Votre travail sur la Russie de Poutine relevait-il de la même forme que celui-ci?
Les cahiers ukrainiens et russes sont deux livres qui portent des témoignages directs des victimes d’une violence très peu connue et bien cachée. Les cahiers japonais sont un chant d’amour pour la culture japonaise. Un livre sur la beauté. 


Enfin, durant le livre, vous variez les graphismes, alternez des pages en couleurs, en noir et blanc, des documents, des photographies…une liberté que l'on peut prendre dans la bd documentaire et qui fait aussi que vous aimez particulièrement ce genre?
Chaque auteur a son histoire, ses préférences. Moi je conçois le travail graphique dans un livre documentaire comme quelque chose qui reflète la variété de sources différentes. Donc, je trouve dans les fragments, dans les souvenirs de voyage, par exemple, des choses qui me parlent. Dans un documentaire dessiné, les photos peuvent représenter l’appel à la réalité. Ils montrent que ce que vous lisez est arrivé.

Les Cahiers Japonais - Un voyage dans l'empire des signes
Editions: Futuropolis
Parution : 8 octobre 2015
Prix : 24€

Il est important de se conformer au souffle de l’histoire. De tendre l’oreille.

Je sais que la paresse est un mauvais compagnon de voyage pour ceux qui font face à l’océan de la narration. Cette école m’a appris ce que je voulais faire, dire, raconter , plus que je n'avais appris depuis de nombreuses années de travail dans l’Ouest.