« La tête loin des épaules » : cheminement dans l'intimité de l’hypersensibilité
- Écrit par : Sylvie Lefrere
Par Sylvie Lefrère - Lagrandeparade.com/ Le public est invité à prendre place sur des bancs au cœur du Jardin des Carmels. Le sol est jonché de feuilles. Les arbres sont envahis de lierre grimpant. Cette nature sauvage va être le décor de l'histoire personnelle de Kristina Chaumont, auteure et comédienne.
Elle se présente en elfe joyeux, sourire aux lèvres et regard pétillant. Son accueil est chaleureux autour d'une proposition de tasses de café. Nous en aurons besoin pour la suite. Elle va aller au delà de l'apport caféiné à travers sa dynamique. Elle a du mal à cacher son excitation. Sa tension est palpable. Elle nous entraine dans les souvenirs de sa vie partagée avec sa mère. Cette dernière a été diagnostiquée bipolaire quand Kristina avait 6 ans.
Tout bascule lors d'un incident. Un choc émotionnel. Le poids de son sentiment de culpabilité aura été celui d’un scaphandrier. Elle rentre un peu plus dans les détails de cette vie sous-marine. Sa mère est incarnée par une bande-son d'une de leurs conversations. Nous comprenons mieux les difficultés rencontrées.
Kristina prend soin des spectateurs. Elle a envie qu'ils se sentent dans de bonnes conditions pour l'écouter. Elle offre une cigarette, du chocolat. Une relation de proximité s'installe.
Elle donne à voir son regard d'enfant qui a grandi trop vite, élévée dans ce contexte. Elle a pu observer finement le milieu de la psychiatrie. Les comportements médicaux, la pharmacologie, l'autoritarisme ambiant.
Elle développe tout cet univers qui apparaît machiavélique, dans lequel sa mère s'enfonce, remonte pour rechuter à un rythme trop régulier. Son corps se plombe et perd de l’oxygène un peu plus à chaque étape.
Kristina découpe cette spirale infernale. Part comme un feu follet au milieu des arbres, cite des textes, porte un couvre-chef fantasque de cerveau délirant. Elle nous nourrit, forte de cette expérience.
De sa joie d'enfant éclate sa colère. Elle a un regard très critique sur ce monde psychiatrique. Elle le dénonce et le rapproche de notre société malade.
L'hypersensibilité de sa mère a été étouffée, condamnée. La créativité sauve. Les textes lus élèvent la pensée. Nous avançons avec elle dans cette exploration intime.
Subitement, elle nous propose de partir pour la suivre. Nous découvrons les arbres, les fruits, comme des enfants confiants, tous les sens en éveil. Elle nous rapproche de la nature humaine en caressant celle qui nous environne.
Dans une petite clairière, une nappe posée au sol nous attend. Kristina nous propose de nous asseoir Elle fouille dans un panier et en sort des verres, des boissons fraiches, des sablés. Est-elle le loup ou le petit chaperon rouge ? Les deux à la fois, gourmande et généreuse , dévorante ou crédule?
Dans ce cadre bucolique, nous nous retrouvons en confiance. Elle nous fait parler de nos moments de bien-être, de nos petits bonheurs.
Elle sort un livre de son sac et nous lit un conte africain. Une histoire de fête en l'honneur de celui qui est different, qui a un double. C'est un moment particulièrement émouvant dans lequel elle nous unit.
C'est l'occasion d'imaginer quelle aurait été la vie de sa mère si un voisin ou un ami avait pris soin d'elle, si elle avait rencontré une écoute de ses besoins. Si...
Nous revenons à la source, à l'empathie, au sens donné à la vie. Derrière nos lunettes de soleil, les yeux brillent. Nous absorbons ses émotions et les faisons nôtre, mais sans pathos. Juste reliés par l'humanité qui se dégage de cette performance. La tête pleine de pensées et les épaules élargies. Une vie peut vite basculer. Soyons vigilants aux autres et à nos proches. Cette rencontre artistique aura été une belle leçon d'altérité.
La tête loin des épaules
Ecriture, mise en scène et jeu : Kristina Chaumont ( en collaboration avec Justine Bachelet)
Production : La Criée- Théâtre National de Marseille
Dates et lieux des représentations:
- Du 4 au 23 juillet 2026 à 10h15 ( relâches les 10 et 17 juillet) au Théâtre du train bleu Hors les murs. Tiers lieu La Respélid’ Jardin du Carmel - Festival Avignon Off






