MALDOROR : regarder le mal avec Julien Gosselin
- Écrit par : Bertrand Hess
Par Bertrand Hess - Lagrandeparade.com/ Il y a des lieux qui sont comme habités, où chaque pierre conserve dans ses fissures la mémoire de ceux qui les ont traversées. La Cour d'honneur du Palais des Papes est de ceux-là. Chaque spectacle y dialogue avec ceux qui l'ont précédé, et leurs fantômes ne sont jamais très loin.
Maldoror, le nouveau spectacle de Julien Gosselin, porté par une équipe de comédiens absolument remarquables, s'annonce comme une adaptation de Roberto Bolaño et des Chants de Maldoror. Mais Lautréamont n'est pas ici une source à adapter. Il accompagne le spectacle comme Virgile accompagne Dante : une présence tutélaire qui nous guide dans le vaste malaxage des textes de Bolaño.
Dès l'ouverture, cette traversée prend corps. Un comédien s'avance vers nous, suivi d'un caméraman. Sur l'immense écran accroché aux murs du Palais apparaît le reflet du public, comme pour nous mettre face à nous-mêmes ou, pour être plus précis, face à notre propre regard. Mais cela, on ne le comprendra que plus tard. L'image est saisissante, profondément émouvante. L'homme est ensuite harnaché puis lentement descendu dans une trappe qu'on ouvre pour lui dans le plancher du plateau. Il s'enfonce.
Impossible alors de ne pas penser, pour ceux qui l'ont vécu, au geste inverse dans Inferno de Romeo Castellucci, où, il y a dix-sept ans, Antoine Le Menestrel gravissait les murailles du Palais. Julien Gosselin choisit le mouvement contraire et nous propose plutôt de plonger avec lui dans les profondeurs du mal.
Alors apparaissent les premiers mots de Lautréamont : « Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison... »
Difficile d'imaginer meilleur incipit pour pénétrer ces cinq heures trente de spectacle, qui ressemblent moins à un récit qu'à une traversée.
La première partie frappe par son intensité. Deux djs composent en direct une matière électro-industrielle d'une puissance sidérante. La musique déferle comme une onde qui propulse cette descente. Les voix s'y mêlent, amplifiées, distordues. Peu à peu surgissent les figures de la Littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño. S'y entremêlent poésie, violence et incarnation sadique du mal.
Les caméras circulent entre le plateau et les coulisses, rappelant les dispositifs de Frank Castorf au début des années 2000, où le théâtre coexistait en permanence avec son double filmé. Le regard devient instable. Que faut-il regarder ? Les acteurs ? Leur image ? L'action ou son reflet ? Cette gymnastique oculaire, qui nous fait sans cesse alterner entre le plateau et l'écran, finit par fatiguer. Mais n'est-ce pas précisément l'un des sujets de ce spectacle ? Non pas le mal lui-même, ni même sa représentation, mais notre difficulté croissante à distinguer sa présence de sa représentation.
Entracte
Les immenses verrières latérales s'ouvrent. La Cour devient une rue. Les spectateurs quittent les gradins et envahissent le plateau. Les acteurs se mêlent à eux tandis que cadreurs, machinistes et régisseurs poursuivent leur travail à vue.
Nous n'assistons plus seulement au spectacle. Ni seulement à sa fabrication. Ni seulement à son dédoublement filmique. Nous pénétrons dans sa racine.
À quelques mètres de nous, une scène se joue pendant qu'une autre se prépare. Les acteurs arrivent avant leurs personnages. Ils échangent quelques mots, prennent soin les uns des autres, tandis que les accessoiristes installent le décor.
La caméra surgit.
Sous nos yeux coexistent alors trois réalités : une performance — qui n'est pas sans rappeler le travail du collectif Art Point M —, une représentation théâtrale et la fabrication de son double filmé. Cette superposition produit sans doute l'un des moments les plus bouleversants du spectacle. Le théâtre révèle soudain son propre mécanisme. Et cette fabrication devient l'essence même du geste théâtral.
La troisième partie nous ramène dans les gradins. Peu à peu, la vidéo prend le dessus. Peut-être un peu trop. Ou peut-être pas encore assez pour pousser son geste jusqu'à son terme. Les cinq heures trente commencent à peser. Pourtant, cette disparition progressive des corps derrière les écrans prolonge avec une remarquable cohérence ce que le spectacle n'a cessé d'interroger.
Car Maldoror ne raconte pas seulement une progression labyrinthique dans l'œuvre de Bolaño. Il met en scène notre manière de regarder le monde. Dans une époque où les images, leur production et leur circulation occupent souvent plus de place que les événements eux-mêmes, Julien Gosselin transforme cette réalité en expérience sensible. Il nous oblige sans cesse à choisir : regarder la scène, son image, sa fabrication ou les autres spectateurs en train de regarder. Jusqu'à comprendre que ces différents niveaux ne s'opposent plus. Ils composent désormais une même réalité.
Porté par une troupe exceptionnelle, le spectacle trouve finalement son point d'équilibre dans le retour des acteurs. Et lorsque Victoria Quesnel, dans une performance magnifique, demeure seule face à nous, sa voix ramène le théâtre à ce qu'il possède de plus irréductible : un corps, un souffle, une présence. Après tant d'images, c'est elle qui nous accompagne lorsque la nuit retombe sur la Cour.
Peu de metteurs en scène sont aujourd'hui capables de construire une machine théâtrale d'une telle ampleur. Peu acceptent aussi de laisser leur œuvre aussi ouverte, aussi exigeante, aussi complexe.
Au fond, Maldoror rappelle peut-être une chose simple. À mesure que les images prennent la place du réel, le théâtre demeure l'un des derniers lieux où le vivant résiste. Un lieu où les fantômes de la fiction rendent à nouveau le réel perceptible.
Et c'est sans doute là que réside la véritable force du spectacle de Julien Gosselin : non pas nous montrer le mal, mais nous apprendre à regarder la manière dont nous le regardons. En quittant la Cour d'honneur, ce n'est pas tant le récit qui nous accompagne que cette question persistante, désormais tournée vers nous-mêmes.
Maldoror
Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin
Scénographie : Lisetta Buccellato
Lumière : Nicolas Joubert
Vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol
Musique : Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde
Dramaturgie : Eddy D’aranjo, Marie-José Malis
Costumes : Caroline Tavernier
Son : Théo Jonval
Script : Antoine Hespel
Étalonnage : Laurent Ripoll
Assistanat création costumes : Géraldine Ingremeau
Assistanat à la mise en scène : Lucile Rose, Zoé Benguigui
Traduction, surtitre: Zoé Benguigui
Décor, costumes, accessoires : les Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe et l’équipe technique de l’Odéon Théâtre de l’Europe
Production : Odéon Théâtre de l’Europe (Paris)
Coproduction : Festival d’Avignon, Comédie de Genève, Maison de la Culture d’Amiens, Onassis Stegi Athènes
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Dates et lieux des représentations:
- Du 4 au 12 juillet 2026 au Festival d'Avignon 2026







