Les petites filles modernes : une création originale qui prend le contrepied de la société numérique
- Écrit par : Xavier Paquet
Par Xavier Paquet - Lagrandeparade.com/ Il était une fois la dernière création de Joël Pommerat. L’auteur poursuit son exploration de la jeunesse, en l’occurrence de la pré-adolescence, avec cette nouvelle histoire originale aux allures de conte fantastique.
Jade et Marjorie sont deux jeunes adolescentes que tout oppose : la première est aussi timide et réservée que la deuxième est volcanique et rebelle; la première se fait discrète quand l’autre s’affirme, la première est couvée par des parents surprotecteurs quand la deuxième se confronte à la brutalité physique d’une famille peu aimante. Deux caractères que tout oppose et qui, malgré tout, se rapprochent dans une amitié fusionnelle où rêves d’accomplissement et peurs du monde adulte s’entrechoquent. Une amitié amoureuse qui va défier toutes les lois jusqu’à les pousser à signer un pacte pour braver les interdits et l’autorité qui les entravent. Face à la dure réalité du monde adulte, leur réponse sera leur imaginaire et le pouvoir des rêves.
Dans cette narration se mêlent plusieurs histoires : celle de l’amitié entre les jeunes filles, celle d‘un quotidien banal et d’une vie classique d’enfant, celle relevant du fantastique : Jade croit que ses parents sont de faux parents qui enlèvent leurs habits d’humain la nuit venue. Et puis il y a cette histoire d’une boîte géante où est enfermée une créature coupable d’avoir aimé et dont l’amour est tombé dans le monde humain et est voué à mourir. C’est là où la structure narrative nous perd : d’une histoire accessible et universelle sur la transgression s’en suit une dimension onirique et une dystopie fantastique qui en perturbe la lecture.
Pommerat avait annoncé la couleur : « il y a un lien entre ce besoin de “surnaturel“ et le caractère inconcevable de certaines réalités de l’existence, des réalités qui ne peuvent se concevoir comme des réalités ». Cette parabole d’un amour enfermé (ou enfermant) trouble le propos et casse l’imaginaire en partant trop loin pour avoir la crédibilité que son style avait magnifiquement porté dans ses précédentes créations.
Le parti pris narratif est fort, le parti pris scénique l’est tout autant : un espace minimaliste où la projection vidéo dessine sur les murs les lieux. Un travail léché sur des ambiances en noir et blanc qui amène une dimension inquiétante et dramatique. Le blanc du rêve face au noir du réel sublimé par une musique angoissante et faisant monter la tension.
L’autre originalité est dans l’absence des parents : présents par la voix mais qu’on ne voit jamais sur le plateau. Seule la chambre de Jade, baignée d’un lit simple et de peluches géantes, marque un semblant de normalité : lieu d’enfermement mais aussi refuge face aux angoisses.
Question jeu, Pommerat conserve ce qui fait sa force : de jeunes comédiennes, un langage quotidien et une justesse des rapports. La langue est chuchotée, criée, feutrée ou tranchante, directe, sans fioritures : il y a autant de tendresse que de violence. Entre peurs, excitations et promesses tendres de l’adolescence, le jeu joue sur la provocation et la construction mentale de chacune.
Malgré ses défauts narratifs, « les petites filles modernes » est une jolie création originale qui prend le contrepied de la société numérique. Nos deux héroïnes partagent leurs expériences, leurs peurs et leurs désirs qu’elles confrontent à la réalité du monde. Le regard parental, le jugement de l’autorité adulte sont autant d’images à transgresser pour affirmer son identité, se construire et se développer. Un propos rafraichissant sur l’absence d’une déconnexion à l’adolescence et la place du rêve dans la quête de soi.
Les Petites Filles modernes
Une création théâtrale de Joël Pommerat
Avec : Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias, et les voix de David Charier, Delfine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais, Faustine Zanardo
Scénographie et lumière : Éric Soyer
Vidéo : Renaud Rubiano
Son : Philippe Perrin, Antoine Bourgain
Collaboration artistique : Garance Rivoal
Assistanat à la mise en scène : David Charier
Renfort assistanat : Roxane Isnard
Musique originale : Antonin Leymarie
Costumes : Isabelle Deffin
Renfort costumes : Jeanne Chestier
Perruques : Julie Poulain
Collaboration à l’écriture : Zareen Benarfa
Participation au travail de recherche, comédien : Pierre Sorais
Réalisation maquette et accessoires : Claire Saint-Blancat
Construction accessoires : Christian Bernou
Décor : Ateliers du TNP
Direction technique : Emmanuel Abate
Direction technique adjointe : Thaïs Morel
Régie lumière : Gwendal Malard
Régie son : Philippe Perrin, Antoine Bourgain
Régie vidéo Grégoire Chomel
Régie plateau : Pierre-Yves Le Borgne, Jean-Pierre Constanziello, Inês Correia Da Silva Mota
Assistanat à la régie plateau : Lior Hayoun, Faustine Zanardo
Habillage : Lise Crétiaux, Manon Denarié
Production Compagnie : Louis Brouillard
Dates et lieux des représentations :
- Jusqu'au 24 janvier 2025 au Théâtre des Amandiers - 7 Avenue Pablo Picasso, Nanterre






