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Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce : l’art de la fuite selon Edouard Baer

  • Écrit par Serge Bressan

BaerPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Dans une première vie de jeunesse, il fréquentait le cours Florent, l’école de théâtre créée par François Florent à Paris, tout en passant ses journées en petits boulots- entre autres, employé de banque. Quelque temps plus tard, on l’entendait à la radio en fin d’après-midi puis en matinale- c’était le temps où, avec son complice Ariel Wizman, il faisait tourner « La Grosse Boule », émission cultissime… A 54 ans, homme d’art protéiforme et multi-talent, Edouard Baer se glisse en librairies. Certains (mesquins jaloux) le disent mégalo, d’autres vantent son talent d’improvisation et Bernard Pivot, « Monsieur Apostrophes » et ex-académicien Goncourt, le tient, en ces temps de pandémie covidienne, pour un « génie sanitaire »- s’il y a encore le moindre doute sur l’artiste, il est levé immédiatement à la lecture de « Les élucubrations d’un homme soudain touché par la grâce ». Un texte pétillant, une ode et un hommage aux maîtres, ceux qu’Edouard Baer présente ainsi : « J’aime les maîtres à vivre plus qu’à penser »…

Dans une brillante préface, Edouard Baer fait part de son étonnement à tenir ce livre, son premier : « Un livre, vous vous rendez compte, un livre ! Mais oui vous vous rendez compte, vous en avez un entre les mains. Mais moi, j’avais quoi huit, dix ans, six ans… toujours, toute mon enfance, ce trésor et cette culpabilité : la bibliothèque de mon père, la place sacrée du livre dans sa vie et donc dans la nôtre… » Pour Edouard Baer, donc, pas une vie sans un livre… Et là, un texte « debout » comme on dit au théâtre. En 150 pages, le texte intégral de la pièce éponyme qu’il a montée au Théâtre Antoine à Paris le 18 avril 2019. Un soir de représentation, l’acteur a quitté le théâtre où il devait interpréter l’hommage d’André Malraux à Jean Moulin, arrive par l’entrée des spectateurs du théâtre voisin, se dirige vers la scène, tout est en ordre, il va interpréter la pièce intitulée « Le Dernier Bar avant la fin du monde » avec, bien sûr, pour décor un bar. Tout était en ordre mais, commente Edouard Baer, « peut-être que j’avais eu une journée trop normale pour interpréter un héros le soir. Je n’aurais pas dû aller à la supérette. Ça m’a fragilisé. On ne peut pas pousser un caddie à 13 heures et être Malraux à 20 h 30 ». L’acteur en faiblesse professionnelle, ou en conscience d’imposture ?
Alors, c’est « le grand mezze ». Un homme soudain touché par la grâce. Place aux élucubrations. Exercices d’admiration. Hommage aux maîtres. Ils ont nom Albert Camus, André Malraux, Romain Gary, Boris Vian, Thomas Bernhard, Charles Bukowski. Jean Rochefort aussi. L’acteur sur scène lit de grands et longs extraits « La Chute » (Camus), « La nuit sera calme » (Gary), « Je voudrais pas crever » (Vian), « Des arbres à abattre » (Bernhard), « On Writing » (Bukowski)… Un texte, Les élucubrations…, de l’admiration, « dans l’admiration, commente Edouard Baer, il y a l’amour… avec quelque chose d’un peu vertical. On place l’autre au-dessus de soi. On en fait une sorte de modèle, de guide… et à la fois ce n’est pas l’armée. L’admiration, c’est comme une petite étoile le soir… »

Et puis l’acteur se laisse aller à des élucubrations aussi sérieuses qu’existentielles : « Quand est-ce qu’on peut dire ‘’je suis dans ma vie’’ ? » Et leurs prolongements en interrogations, encore : a-t-il été, ne serait-ce qu’un jour, ce qu’il aurait dû être ? Peut-on vraiment se glisser dans la vie d’un autre si l’on ne s’enfuit pas de la sienne ? Sur scène, il appelle son amoureuse : plus il veut lui dire qu’il l'aime, plus il hurle d’autant qu’elle lui avait conseillé de commencer la pièce, non pas avec le discours d’André Malraux, mais par Napoléon. Ça suffit, maugrée-t-il, marre que « tout le monde » veuille s’immiscer dans le spectacle, dans « son » spectacle. Reste à savoir si l’amoureuse fait partie de « tout le monde »… N’empêche ! Malraux ou Napoléon ?

Au début de la pièce, Edouard (« préoccupé, presque à lui-même », précise l’auteur) s’adresse au régisseur : « C’est très difficile le titre parce qu’à un moment il faut le jouer… Un titre c’est une promesse à tenir… « Les Elucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce »… Je ne sais pas ce qui m’a pris… Allez jouer ça !... En même temps, s’il n’y a pas de titre c’est très compliqué de faire venir les gens ». Attention, Mesdames et Messieurs, le spectacle va commencer, avec tous vos applaudissements pour l’homme soudain touché par la grâce !

Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce
Auteur : Edouard Baer
Editions : Seuil
Parution : 4 février 2021
Prix : 16 €

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Allô ? Oui, Roger… Oui, je me suis enfui… Je l’ai constaté aussi, oui… Non, je ne l’ai pas prévenu, c’est le principe de la fuite… Non, mais Roger… Dans la vraie vie on ne laisse pas un mot sur la table « mes chers parents, je ne m’enfuis pas, je vole »… Tu peux faire une annonce au public… Roger, je ne sais pas, c’est toi le régisseur… Tu annonces à la salle que tout va bien, que je reviens, enfin un truc équivalent, je sais pas… J’entends mal… Allô ?...

 


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