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Much loved : les amazones meurtries de Nabil Ayouch

  • Écrit par Julie Cadilhac

amazones marocainesPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Marrakech, 2015. Nabil Ayouch plonge immédiatement le spectateur dans la réalité crue de quatre prostituées, Noha, Randa, Soukaina et Hlima qui fréquentent des hôtels, clubs et appartements pour la jouissance tarifée de clients divers: riches saoudiens mariés habitués à ce commerce de la chair loin de leurs épouses, européens en vacances qui profitent de la misère de filles nécessiteuses...Une vie de débauche, de nuits sans sommeil à satisfaire des clients insatiables, aux désirs étranges et parfois violents. Nuits d'excès, lendemains de solitude. De l'alcool, du shit et de la coke pour digérer tout ça... Et réveils difficiles dans un pays hostile à leur existence. On ne connaît pas les raisons qui ont mené ces filles à la prostitution si ce n'est pour Hlima, paysanne ayant fui sa campagne pour échapper à la fureur de sa famille face à une grossesse sans mariage. De Noha, la " pute Schengen" qui enchaîne les clients, la meneuse du groupe, on sait qu'elle entretient une relation avec un homme marié, rend des visites régulières à sa mère, son frère et sa sœur qui réprouvent et méprisent son travail, alors même qu'elle pourvoie à leurs besoins, et a un fils dont elle ne peut s'occuper. Randa, elle, espère rejoindre son père en Espagne mais sans carte d'identité, les frontières lui sont définitivement fermées...tandis que Soukaïna entretient avec un garçon mystérieux une relation amoureuse compliquée et laisse souvent quelques billets dans les mains de son amant après leur étreinte.

Dans ce film-témoignage, l'on croise aussi des travestis- prostituées et de tout jeunes enfants traînant dans les rues, violés par des européens pour une ridicule centaine de dinars. Ces femmes, hommes et enfants sont des objets que l'on malmène et humilie à l'envi. Leur solidarité quotidienne, peut-être accentuée par Nabil Ayouch, est en tous cas un rayon de soleil dans la réalité sordide de ce " paradis exotique" où les étrangers viennent passer du bon temps. Le cinéaste franco-marocain joue si bien de la caméra, des mots et des accompagnements sonores que, très vite, l'on a d'ailleurs l'impression de vivre aux côtés de ces femmes touchantes, ces êtres qui ne manquent pas de rêve mais que le monde entier malmène par sa consommation sauvage et son hypocrisie insupportable. Même dans les commissariats - la loi prohibitionniste pénalisant d'abord les prostituées qui sont stigmatisées socialement - elles sont aussi victimes de violences physiques et verbales, de rackets et de viols.
Impossible pour une femme de sortir d'une fiction-documentaire de ce genre sans ressentir un vif sentiment de sympathie et de fraternité pour ces femmes montrées du doigt en public et sollicitées à tout va en privé. On espère qu'il en sera de même pour la gent masculine éclairée. Les 4 comédiennes ainsi que l'acteur qui interprète Saïd, leur chauffeur, sont d'une justesse désarmante. On ne pourra ainsi que vous recommander de découvrir " Much loved" en salles et espérer que les autorités marocaines accepteront sa diffusion dans son pays de création...pour que les choses bougent doucement mais sûrement. On applaudira également le courage de l'actrice principale, Loubna Abidar, " la première femme de l'histoire arabe qui a osé faire une chose pareille" ( se montrer nue devant les caméras) , malmenée depuis lors et accusée de pornographie par de nombreux internautes et qui a expliqué au cinéma Diagonal montpelliérain, suite à une avant-première : dans ce film, " on veut montrer que la femme marocaine est une guerrière"  et que cette situation au Maroc est vraiment liée à  " un problème de culture". Elle a ajouté : " Pour moi, ce film est une révolution" et comme elle le répète souvent: " ce n'est un film PORNO mais un film POUR NOUS les femmes marocaines."
Un film passionnant et juste qui doit réveiller les esprits sur les conditions de vie déplorables des prostituées marocaines mais s'étendre aussi à celles de tous les pays du monde...et même à celles des femmes tout court. Trop souvent perçues encore comme des objets de désir et de consommation facile, trop souvent forcées à la soumission par la bêtise sans frontière du mâle dominant qui écrase... par peur de révéler ses faiblesses?

Much loved
Réalisateur: Nabil Ayouch
Maroc, 2015
Avec Loubna Abidar, Asmaa Lazrak, Halima Karaouane, Sara Elmhamdi Elalaoui, Abdellah Didane...
Festival de Cannes 2015, Quinzaine des réalisateurs


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