Chroniques du Pays des Mères : la réédition d’un monument de la littérature, à (re)découvrir d’urgence !

Écrit par Sylvie Gagnère Catégorie : Science Fiction & Fantasy Mis à jour : jeudi 2 janvier 2020 20:20 Affichages : 621

chroniquePar Sylvie Gagnère - Lagrandeparade.com/ 27 ans. 27 années se sont écoulées depuis la première publication (1992) de ces Chroniques, et l’ouvrage était indisponible en France. Mnémos a l’excellente idée aujourd’hui de rééditer ce monument de la littérature SF francophone, avec une préface de Jeanne A. Debats (à lire avant, après, pendant votre lecture, mais à lire, absolument !).

Chef d’œuvre découvert (oui, parfois, il ne faut pas avoir peur des mots – et la formidable Ursula K. Le Guin en personne n’en pensait pas moins) au milieu des années 90, conseillé par un bouquiniste affûté. Sa lecture nous avait littéralement scotchés. Scotchés parce qu’un univers d’une originalité incroyable, scotchés parce qu’une langue inventive, qui fait toucher du doigt comment elle façonne notre manière d’être au monde, scotchés parce qu’on y présentait des rapports de genre bouleversés. Allions-nous ressentir la même émotion 27 années plus tard ? Les questionnements qui nous avaient semblé si novateurs nous parleraient-ils encore ? La réponse est oui. Absolument oui.

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Le récit se déroule quelques siècles après la fin de notre civilisation moderne, après le Déclin, une ère de bouleversements climatiques majeurs, qui ont dévasté la Terre et la société. La période des Harems a suivi, où les hommes avaient pris le pouvoir et littéralement réduit en esclavage les femmes. Un soulèvement sanglant a mené à l’époque des Ruches, exact opposé du précédent, avant que ne naisse, grâce au message de Garde à la double nature humaine/divine, le Pays des Mères, un système matriarcal puissant, mais non violent. Les naissances de garçons ont drastiquement chuté, et ce sont les femmes qui dirigent les Capteries, des familles-états réunies en fédération et régies par des Assemblées. L’héroïne, Lisbeï, voit le jour à Bethely, et grandit dans une Garderie, comme toutes les autres Mostas (les « non-personnes »). Une terrible Maladie sévit, qui emporte nombre d’enfantes, et celles-ci ne deviennent donc des personnes qu’à partir de 7 ans, ou après avoir survécu à la Maladie. Ensuite, la société est régie par les couleurs : les Vertes sont les enfantes prépubères, les Rouges, les jeunes filles et femmes fertiles, et les Bleues, les stériles ou celles qui sont trop âgées pour être encore rouge. Les Rouges sont régulièrement inséminées afin de perpétuer les Lignées et de veiller à ce qu’un mélange génétique suffisant ait lieu.

Lisbeï comprend rapidement qu’elle est différente des autres, elle ressent différemment et plus fort, et capte la « lumière » qui émane de certain·es. Elle est destinée à devenir la Mère (la cheffe de la capterie), tandis que sa demi-sœur Tula sera sa Mémoire, celle qui se souvient de l’histoire. Mais le destin (la Tapisserie d’Elli) va en décider autrement… Lisbeï se lance dans des explorations qui remettront en cause les fondements du Pays des Mères et pousseront les femmes, comme les hommes, à s’interroger sur leurs positions respectives.

C’est donc à la vie mouvementée de Lisbeï que l’on s’attache, une vie de découverte, de questionnements, de remises en question, qui incite à réfléchir, non seulement à cette histoire que l’on lit, mais à ses préjugés, à sa propre vision de l’existence, de la société, de la place et du rôle de chacun·e. La subtilité de la réflexion que propose Élisabeth Vonaburg est remarquable. Loin de se contenter de dire/laisser penser que le féminisme mènerait à une simple inversion des pouvoirs, elle démontre qu’il est un mouvement profond pour l’égalité des sexes. À travers cette société où la sexualité hétérosexuelle est taboue, où le choix d’enfanter ou non n’est pas autorisé, c’est à une interrogation fascinante que nous sommes amené·es sur la pression sociale qui pousse à vivre en couple et à vouloir des enfants. Dans cet univers, être une bleue n’est en général pas perçu comme une tragédie. Ne pas pouvoir avoir d’enfantes ne réduit pas la femme, bien au contraire, cela lui ouvre des perspectives. Parce qu’à l’inverse, être une Rouge permet de connaître les joies de la maternité, mais condamne aussi ces femmes à des grossesses non choisies à répétition.
Lisbeï est portée par sa curiosité, sa soif d’apprendre, de rechercher, d’exhumer le passé pour mieux comprendre le présent, et inventer l’avenir. Elle s’attache aux récits, aux contes, aux légendes, aux jeux, bref, aux mots qui ont façonné/façonnent l’Histoire. Lisbéï ne se contente pas de ce qu’on lui enseigne, elle le questionne, le bouscule pour approfondir connaissances et analyse. Alternant forme épistolaire et narration romanesque, Élisabeth Vonaburg tisse une incroyable tapisserie, où chaque fil prend sa place, jusqu’à un final éblouissant, où l’on découvre… Mais non, ne gâchons pas le vertige qui nous saisit à cette découverte !

Le récit est soutenu par une langue originale qui s’est féminisée pour rendre compte de cette population en grande majorité féminine. Elle déstabilise, mais invite à la réflexion.
La richesse de l’univers est portée par cette écriture d’une subtilité, d’une intelligence et d’une élégance remarquables. Pas de quête d’élu·e, pas de combats, mais une histoire tissée de moments quotidiens, d’amitiés, d’amours, de joies, de peines… qui impactent non seulement la vie des héro·ïnes, mais aussi celle de la société tout entière.

Ces Chroniques du Pays des Mères abordent les thèmes de l’écologie, de la génétique, de l’eugénisme même. Elles obligent à réfléchir sur les rapports hommes/femmes, les places et rôles respectifs de chacun·e, la légitimité des règles qui régissent une société. Elles parlent de politique, de religion, de responsabilité, de tradition et de changement, de bien commun et de choix personnels. Elles célèbrent la valeur de l’apprentissage, de la découverte, du savoir. Lisbeï est un personnage d’une force et d’une profondeur remarquable, qui bouscule les a priori et bouleverse les convictions.

Un monument de la littérature. Rien de plus, rien de moins.

Chroniques du Pays des Mères 
Autrice : Élisabeth Vonaburg
Éditions : Mnémos
Parution : novembre 2019
Prix : 23 €