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Morgan Barrail : Bienvenue chez les « braves » sans illusions !

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Melvin (il aurait pu s’appeler Kevin), apprenti cuisinier, revient dans son village natal du Périgord pour accomplir son service civique dans l'école du village d'à côté. C’est l’occasion de faire le « bilan », alors qu’il a peine vingt-cinq ans, après avoir « enchaîné les conneries », en croyant se donner des épaules, dixit : «  (…) j'ai volé, j'ai parlé, j'ai pas tout assumé. J'ai pas connu un jour où je devais pas de l'argent à quelqu'un. J'ai aimé beaucoup de femmes en les regardant échouer à me protéger de moi-même. J'ai séparé la tête de mon corps en me regardant prendre des coups avec délectation parce que évidemment je ne m'adorerais pas. Mes nuits zigzagantes, imbibées d'alcool en tenant mon nez en morceaux, résonnaient comme des souvenirs tendres, encore maintenant. »

« Les Braves » est le premier roman réussi de Morgan Barrail, dont on peut penser qu’il connaitra le même accueil que « Le enfants endormis » d’Anthony Passeron, en 2022. Si l’histoire, et le lieu, ne sont pas identiques (Alpes-Maritimes et les années Sida), il est question de la « France d’en bas » - comme dirait l’autre -, celle des villages reculés qui se sont révoltés lors du mouvement des Gilets Jaunes. Une population dépolitisée qui s’est mobilisée pour avoir les moyens de faire le plein, de diesel, afin de continuer à se faire exploiter au travail (quand ils ne sont pas au chômage)… Mais ça, c’est en filigrane.

Il est avant tout question d’un coin de campagne où les jeunes s’emm… Il faut dire ce qui est. A part aux fêtes de village, entre deux matchs de l’équipe de rugby locale, et le bar du coin, il ne se passe rien. Alors, pour passer le temps, on fume (pas que des cigarettes), on boit, on se bat, et on est partagé entre l’envie de partir, et de rester près des siens (sa mère, ses potes d’enfance) : « Pour moi, Jay et ses potes ils étaient bien braves et je le dis en toute conscience. Je pèse toute la lourdeur du mot brave. Je le précise parce que par chez nous rôdent encore les derniers Occitans et si on ne les a pas connus, on ne sait rien du mot brave. Ça fait partie de ces sacs de mots que les Français ont dérobés, étriqués et rétrécis à leur guise en syllabes navrantes. Si vous ouvrez un dictionnaire français, brave voudra dire courageux au combat, devant un ennemi, ou alors honnête et bon avec simplicité. Mais si vous ouvrez un dictionnaire occitan, brave sera défini comme : honnête, probe, vertueux, sage, gentil, serviable, raisonnable, bon, agréable, aimable, considérable, confortable, gros, important, fort, vaillant, bien portant, bien paré, et dans la variante périgourdine beau et magnifique. Ce n'est pas le rédacteur du dico qui a pété les plombs. Ce n'est pas non plus l'étalage des différents sens du mot pour nous, c'est tout à la fois. Et encore, ça ne compte pas l'ironie, le classique t'y es bien brave ! de nos grand-mères sur le perron quand on est en retard, que l'on pourrait traduire par tu es sacrément con. L'occitan, c'est toujours comme ça. On saura de quel brave on parle si l'on regarde le coin de la bouche du pote, de la grand-mère, de l'être aimé, ou encore si l'on tend l'oreille à la voix, à l'objet du propos, à l'état des choses autour. Maintenant que vous avez compris, je répète, Jay et ses potes étaient braves. »
Melvin/Morgan a tout dit, ou presque, dans ce passage, qui reflète bien le style de l’auteur. Pudique, sensible, mais pas faible, plus spectateur qu'acteur, il écoute et observe ses anciens copains, et copines, du collège, qui vont l’entrainer dans de nouvelles galères plus ou moins dangereuses (« Moments importants d'une jeunesse désabusée, désœuvrée, déculturée, "motivée par rien" (au dire des anciens) et extrémiste ». Car n’ayant plus rien à perdre. Si lui, Melvin, a le cœur à gauche (il va aux manifs des Gilets Jaunes, jusqu’à celle de Bordeaux, où la Porte de la mairie brûle), il est confronté à des lascars qui ont voté, ou vont voter pour l’extrême droite.

Quoiqu’on en pense, il y a une plume (pas étonnant que L-F Céline soit souvent cité, comme Virginie Despentes, sans les singer) qui mêle langage populaire (« en vrai », « de base »…) des « millenials » (ou génération Y-Z), sans en abuser, avec la poésie de l’occitan (idem). Ce qui donne au récit non seulement une belle musicalité mais un caractère authentique. Bref, ça sonne juste. Les chapitres sont courts, comme les phrases. C’est rythmé, sans être saccadé, speed. Melvin est un faux calme. Il analyse avant d’agir... C’est incarné, comme on dit. Ça sent le vécu. Le village, fictif (Flourac), ressemble à des centaines de villages du sud-Ouest et d’Occitanie. Morgan Barrail propose sa vision, sans concession, ni violons, d’une ruralité dont on ne parle que dans les faits divers, et au moment des élections. Il n’y pas si longtemps, on les appelait les « ploucs ». Aux Etats-Unis, des « red-necks », voire « white-trash ». Ce ne sont pas des tendres. Forcément, ils ont la vie, et la peau, dures. Notamment les femmes, sur lesquelles l’auteur des « Braves », qui n’a que 28 ans, s’attarde tout particulièrement. Ce sont elles les plus intéressantes (sa mère, grande lectrice, et originale, et ses copines plus fiables et fidèles que les mecs). C’est assurément l’une des belles découvertes de cette rentrée littéraire.

Les Braves
Editions : Seuil
Auteur : Morgan Barrail
250 pages
Prix : 20, 50 €
Parution : 2& août 2026


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