Les Bonnes : un huis-clos dramatique où contestation rime avec obsession
- Écrit par : Xavier Paquet
Par Xavier Paquet - Lagrandeparade.com/ Il y a du bleu dans la gigantesque salle de bain de Madame, le bleu d’un sang bourgeois ou l’apparence d’un ciel calme avant l’arrivée de l’orage qui menace la maison? Dès les premières minutes, tout semble indiqué que la tempête gronde dans les cerveaux de Claire et Solange, sœurs et bonnes au service de, qui échafaudent un plan diabolique pour éliminer leur maîtresse.
En l’absence de Madame, elles s’entraînent de manière rituelle sur leur mission minutée en abordant chacune un rôle précis : Claire se pare des robes, des attributs et du langage de sa maîtresse tandis que Solange conserve le rôle de la bonne et imite sa sœur s’engageant dans le meurtre de celle-ci.
Et puis dès l’arrivée de Madame, tout s’enchaîne pour que le piège se renferme autant que la pièce bascule dans un huis-clos cruel. Le verbe est haut, les dialogues fusent, les remarques tant acerbes que complaisantes font osciller les bonnes de l’adoration à la détestation de leur maîtresse jusqu’à les condamner à leur propre machination. Derrière la fragilité de leur condition sociale nait le feu tragique de la vengeance.
Pièce écrite par Jean Genet, œuvre historique mise en scène par Louis Jouvet, « Les Bonnes » quitte le conformisme de l’après-guerre pour s’ancrer dans une dimension très contemporaine. Et il fallait cela pour s’attaquer à la légende sans dénaturer le propos. Ici on ne s’attaque pas à la bourgeoisie classique mais plutôt aux nouveaux riches, ceux qui vivent dans l’illusion de l’image qu’ils ont et renvoient d’eux, ceux qui vivent dans le gigantisme froid de la beauté.
Pour preuve : le décor d’une immense salle de bain dépouillée, composée de vasques, d’une baignoire et d’une toilette et surplombée de grands miroirs au charme presque clinique. Condensée dans cette pièce unique, l’action ne transcrit pas la décadence : on est plutôt dans le quotidien qui se dissout entre bains, rituels, scènes de ménage (au propre comme au figuré) ; un lieu où l’hygiène mentale se perd entre rêve et réalité, entre le désir érotique pour leur maîtresse et l’imaginaire meurtrier.
Mais une salle de bains, c’est aussi là où l'on prend son temps et c’est le cas dans le rythme de cette écriture classique et moderne à la fois : l’intensité ne se résume pas dans le mouvement mais dans les jeux de pouvoir et de séduction, dans la manipulation et la condescendance. Un temps qui laisse aux mots/maux le loisir de s’exprimer et aux âmes de se conditionner.
Des scènes du quotidien (le bain, le passage aux toilettes) installe Madame dans une réalité et une proximité avec ses bonnes, marionnettes de son pouvoir avec lesquelles se créent une relation quasi-érotique.
Ce grand projet ne pouvait qu’être porté par le talent des comédiennes de la Comédie Française qui expriment avec talent la subtilité et la fragilité psychologique de leur personnage. De la soumission à la domination, elles font dériver leur rôle vers davantage de folie : ton de la voix, rythme de parole, mouvement et jeu non verbal, la palette complète de leur jeu illumine le texte.
De la violence mentale à la violence physique, « les Bonnes » fait basculer avec brio la hiérarchie sociale dans un jeu macabre où la contestation vire à l’obsession.
Les Bonnes
Ecriture : Jean Genet
Mise en scène : Carme Portaceli
Avec la troupe de la Comédie-Française : Anna Cervinka, Elissa Alloula, Edith Proust
Crédit-photo : Agathe Poupeney
Dates et lieux des représentations :
- Jusqu'au 26 Octobre 2026 au théâtre Athénée Louis Jouvet (4 square de l’Opéra, 75009 Paris)







