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« Ibiza a beaucoup changé » : tout le monde n’a pas eu la (mal)chance d’avoir des parents bourgeois

  • Écrit par : Guillaume Chérel

ibizaPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Dès ses débuts dans la carrière littéraire, Frédéric Beigbeder a écrit, et publié, des romans aux titres évocateurs : « Mémoires d'un jeune homme dérangé », en 1990. Il n’est alors âgé que de 24 ans. Ce premier roman est suivi, quatre ans après, de « Vacances dans le coma ». En 1997, c’est « L'amour dure trois ans », qui clôt la trilogie de Marc Marronnier. S’ensuit un recueil de nouvelles, chez Gallimard, en 1999 : « Nouvelles sous ecstasy ».

A défaut d’être Oscar Wilde, le king des aphorismes, il enfile les formules comme des perles. A l’instar de feu Thierry Ardisson, « fils de pub » de talent, qu’il imitera en faisant de la télé, comme Jean-Edern Hallier. L'année suivante, il est licencié pour « faute grave » de chez Young & Rubicam, peu après la parution de son roman satirique : « 99 francs », qui épingle les travers de la publicité. Ce roman a été adapté au cinéma par Jan Kounen en 2007. En 2003, il obtient le prix Interallié, pour « Windows on the World », et en 2009, le prix Renaudot, pour « Un roman français ».C’est son apogée d’écrivain.

Beigbeder n’est pas mort, mais c’est tout comme. Il l’écrit lui-même (une de ses ruses les plus fines : s’autoflageller, de manière à se dédouaner), dans son nouveau recueil de textes (plus que de nouvelles, car ça sent le fond de tiroir) : « Ibiza a beaucoup changé ». Il a perdu son mojo. Autrement dit, l’inspiration. Plus prosaïquement, il ne sait plus sur quoi écrire. N’a plus grand-chose à exprimer. Il faut dire que c’est le genre d’homme qui s’ennuierait, dans une soirée, s’il n’était pas là. Il ne manque pas d’humour. Il est spirituel, comme ses aînés, Eric Neuhoff et Patrick Besson, qui se rêvaient néo-nouveaux hussards, mais se sont contenté de squatter le jury du prix Renaudot, où ils ricanent de concert, en s’autocongratulant. Quel gâchis.

L’ambition de Beigbeder était sans doute d’être le nouveau Scott Fitzgerald. Lorsqu’il a lu Bret Easton Ellis et Michel Houellebecq, il a lâché l’affaire. Trop de travail en perspective. Manque de génie. Il est lucide sur ce point. La perspective de remplacer François Nourrissier, décédé en 2011, à la tête du Goncourt ne l’excite plus non plus. Ni celle d’entrer à l’Académie Française (si, si, il s’est présenté, sans rire, mais Florian Zeller, jugé plus sérieux, l’a grillé au poteau. L’ami Benoit Duteurtre est mort avant de poser à nouveau sa candidature pour être Immortel : la poisse. Mieux vaut s’abstenir, rester rock, rebelle, « gainsbarrisé ». C’est plus fun.

Tout le monde n’as pas eu la malchance de naitre à Neuilly-sur-Seine… Beigbeder, la hausse des loyers, au pays-Basque, où il possède une maison, ou à Paris, où il séjourne régulièrement, voire de l’essence, et les histoires de retraite, c’est pas son problème. S’il s’engage, c’est pour les grandes causes (la prostitution et le licenciement de son éditeur germanopratin, récemment). A propos d’édition. Frédéric fut un bon découvreur de talents. En avoir ou pas… Lui en a, c’est indéniable. On ne peut pas lui enlever ça. Il est passionné de littérature et sait partager cette passion, à l’oral, comme à l’écrit, avec altruisme, curiosité. Le problème, c’est qu’il a, semble-t-il, lâché l’affaire littérairement. A soixante ans passés, il ratiocine, radote, regrette le bon vieux temps des années 90.

Nous voici au cœur du sujet. D’après lui, Paris était une fête. Seul dilemme : passer la soirée chez Castel ou aux Bains (douche) ? C’est l’époque où il cofonde le Prix de Flore, en 1994. D’après lui, la période était plus « libre ». On se croirait sur le plateau de Pascal Praud, sur CNews. En gros, c’était mieux avant. Un siècle se terminait. Un monde nouveau allait naître. Voyez où nous en sommes ! La technologie inquiète. Sa propre disparition approche. C’est flippant. Et je ne vous parle pas des réseaux « soucieux » et de l’I.A, mon bon monsieur. Quant aux femmes. Ah ! Les femmes : on ne peut plus rien leur dire, ni leur faire, sans qu’elles portent plainte. Du temps de Gérard de Villers, et de SAS, c’était pas comme ça. Beigbeder, c’est le OSS 117 de la littérature franchouille.

Dire que Frédéric Beigbder est sexiste et réactionnaire est un euphémisme. Plus il vieillit, plus il ressemble à son père, homme d’affaire, chasseur de têtes, lecteur du magazine Lui (son fils, cet « obsédé sensuel », dixit, a dirigé Play-boy). On se croirait dans une BD de Lauzier. Toute une époque, vous dis-je ! Derrière ce ton faussement désinvolte, se cache beaucoup de mélancolie, de nostalgie (la saudade en portugais), plus que de cynisme. Pourquoi continuer d'écrire ? Si ça ne permet pas de recouvrir sa jeunesse, et la légèreté des débuts. Car il n’y a que les débuts qui sont intéressants. Frédéric Beigbeder feint de ne pas s’épargner (ses divorces, ses liaisons…) mais il faut relativiser, il n’est pas à plaindre : « Il faut être extrêmement fatigué pour avoir autant besoin de déléguer l'organisation de ses loisirs ». S’il se sent aussi mal à Paris qu’au Pays-Basque, c’est que c’est dans sa tête que ça se passe.

Une bonne psychothérapie serait sans doute plus efficace que les mots d’un homme (de lettres) las, couchés sur le papier. Ibiza a beaucoup changé, forcément, comme tout. Sauf Frédéric Beigbeder, qui s’accroche a des valeurs réactionnaires, répétons-le. S’il n’a pas compris que la femme est l’avenir de l’homme, c’est qu’il lui reste du travail à faire sur lui-même. La fluidité de style, le talent, l’humour sont toujours là, malgré le désenchantement. Cette légèreté est un don. Beigbeder bande mou mais il bande encore. Doit-on s’en réjouir ?

Ibiza a beaucoup changé
Editions : Albin Michel
Auteur : Frédéric Beigbeder
211 pages
Prix : 19, 90 €
Parution : 1 avril 2026


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