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Jack London : le "mangeur de vent", le "Kipling du froid", le "Prince des pilleurs d'huîtres"

  • Écrit par Guillaume Chérel

Vies de JackPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ Double actualité pour Jack London, dont on fête le centenaire de sa mort, en 1916, le 22 novembre prochain. Une entrée dans la Pléiade et deux très beaux livres, l’un paru chez Paulsen, « L’Appel du Grand Ailleurs », par Olivier Weber (beau livre mais qui ne nous apprend rien), et surtout à La Martinière/ Arte éditions, « Une vie d’aventures » racontée par Noël Mauberret et  Michel Viotte, ce dernier ayant réalisé un documentaire que la chaîne Arte diffusera le 3 décembre prochain(1). 
Qui n'a pas lu un livre de Jack London ? « L'auteur dont on se souvient quand on a oublié tous les autres », disait de lui Francis Lacassin, qui préfaça, des années durant, ses livres dans la maintenant mythique collection 10 / 18 des éditions Bourgois. « J'aimerais mieux être un météore superbe, et que chacun de mes atomes brille d'un magnifique éclat, plutôt qu'une planète endormie [..] je veux brûler tout mon temps ». Cette phrase prémonitoire dit tout de Jack London (1876-1916), un écrivain qui eut quarante vies en quarante ans d’existence seulement, pour à peu près le même nombre de livres (romans, nouvelles). Ne fut-il pas pilleur d’huîtres, chasseurs de phoques, ouvrier dans une conserverie, marin, écrivain autodidacte, journaliste, reporter-photographe et j’en passe ? Il est celui chez qui la vie et l'oeuvre se confondent en une seule aventure. L'homme qui vendit 30 millions de livres dans l'ex-URSS ! L'écrivain préféré de Lénine et Trotski. Mais aussi de Jeanne Moreau, Alain Delon et Yves Boisset, le cinéaste…

 

Il est la première star de la littérature américaine (ses articles font sensation), chaînon manquant entre Mark Twain et Ernest Hemingway. Il passe le relais à Kerouac après avoir lu Melville, Conrad, Stevenson… Il a été un des premiers, avec Marc Twain, avant Steinbeck et Hemingway, à introduire le langage du peuple, de la rue en littérature. .. Un peu comme L.F. Céline avec l'argot chez nous. Les auteurs de polar comme Hammet et Chandler purent s’exprimer sur un terrain débroussaillé. Tous les écrivains ont appris à lire et à écrire en lisant du London un jour. Un Jack London qui n’est évidemment pas un auteur pour enfants, rayon où il fut longtemps cantonné en France, avant que Francis Lacassin ne le décloisonne avec Bourgois. Ne les oublions pas.
London est aussi le grand-frère d’un autre Jack, voyageur…  Kerouac puisqu’il fut le premier à écrire « La Route » (« The road », traduit « Les Vagabonds du rail » en France). L'aventurier écrivain, père de tous les bourlingueurs. Le premier romancier à écrire en cinémascope. Vagabond des neiges, coureur des tempêtes. Sa devise, empruntée à Victor Hugo, à qui il dispute le plus grand nombre de livres vendus dans le monde, était : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ».
« Considérez-moi comme un visiteur égaré, un oiseau de passage les ailes éclaboussées d'eau salée, n'occupant qu'un bref moment de votre vie... » écrit Jack un jour de blues. Sa carrière littéraire était pourtant à son apogée. Tout a débuté à son retour du Klondike (1898), où il était parti chercher de l'or... Il récolta surtout (dans les bars de Dawson City) des histoires à mourir debout. Comme dans « Construire un feu », la nouvelle qui aida le Che Guevara à se préparer à mourir. À vingt-trois ans, Jack London publie « le Fils du loup ». Succès immédiat, lui qui venait d'essuyer deux cent soixante-six refus d'éditeurs en une seule année (il le raconte dans « Martin Eden »). La critique est unanime. On le surnomme le « Kipling du froid ». 
Aujourd'hui, l'auteur de « l'Appel de la forêt » reste l'un des écrivains les plus lus de la planète. Tour à tour pirate (surnommé le « Prince des pilleurs d'huîtres »), matelot des mers froides (sous le sobriquet de « Frisco Kid »), étudiant autodidacte, ouvrier, vagabond (« hobo »), chercheur d'or (au Klondike), militant révolutionnaire (surnommé le « boy socialiste »), reporter de guerre (en Corée et au Mexique), marin au long cours, on l’a dit (et même yachtman au long cours dans les mers chaudes à bord du Snark), journaliste sportif (passionné de boxe)... et propriétaire terrien (il possédait un ranch en Californie), Jack London a mené sa courte vie à bride abattue. 
Aujourd'hui on peut marcher sur les pas de Jack London, en Californie (San Francisco, Oakland, Glen Ellen) et dans le Grand Nord canadien, à Dawson City. Il faut visiter le square Jack London, à Oakland, puis le musée qui lui est consacré, à Glen Ellen, tout près du Jack London Historic Park, situé sur les hauteurs de la « Vallée de la Lune » (Sonoma). C'est là, au milieu des bruyères, bercé par le chant des geais bleus et des cailles, caressé par le vent chaud californien que se dressent les ruines de la « Maison du loup », encerclée par des séquoias géants : « Je jetterai ici une ancre si lourde que le Diable lui-même ne pourra la soulever », avait-il écrit à ses amis, en 1905, pour justifier sa décision de tout abandonner (le Parti socialiste surtout, qui l'avait déçu – déjà ! - par son manque de courage révolutionnaire...) et de devenir fermier. Après deux ans de voyage sur le Snark, en 1907, qui s'avéra une galère, puisqu’il tombe gravement malade, London était revenu vaincu, lui l'aventurier, le journaliste des abîmes, l’écrivain à succès, l'esprit en déroute, son corps usé par la maladie, et sa fortune dilapidée.
 Délaissant Marx, Darwin, Spencer, Nietzsche, il s'était alors plongé avec passion dans Jung et la psychanalyse, qu'il découvre lors de ses deux derniers séjours à Hawaï, en 1915 et 1916 (en même temps que le surf !). Pour réaliser son rêve californien, il lui fallait repartir à zéro et se suffire à lui-même : « Nous sommes à un tournant, l'exode vers la campagne ne fait que commencer », expliquait ce visionnaire à ses visiteurs éberlués par sa métamorphose. Il bâtira une maison faite de pierres brutes, de blocs de lave et qui pourrait durer mille ans ! Le 22 août 1913, juste avant d'emménager, Wolf House, la Maison du loup, brûlait ! Trois ans plus tard, le 21 novembre 1916, Jack London mourait d’un arrêt cardiaque due à une grave urémie mal soignée (il s’est empoisonné tout seul avec de l’automédication). Au sommet de sa gloire comme Martin Eden, son roman autobiographique, qui se termine par l'un des plus beaux passages de la littérature : « Il sombrait dans les ténèbres. Et au moment où il le sut, il cessa de le savoir ».
Oui, il faut lire ou relire « le Peuple d'en bas » (ex-« Peuple de l'abîme » dans l’ancienne traduction), son reportage réalisé en 1902 dans les bas-fonds de Londres. Déguisé en clochard, London en rapporte un témoignage terrifiant et tellement actuel, ce, bien avant George Orwell.
La France possédait déjà, grâce à Francis Lacassin et aux éditions 10/18, nous insistons, les éditions complètes de Jack London depuis le début des années quatre-vingt. Mais ses principaux livres ont été retraduits, modernisés sous l’autorité de Noël Mauberrret, le nouveau spécialiste en France de Jack London. Le travail de Paul Gruyer et Louis Postif commençait à dater sérieusement. Les premières traductions des livres de London datent de l'entre-deux guerres. Elles étaient destinées à la jeunesse. Des paragraphes entiers ont souvent été tronqués ou édulcorés. Dans « le Peuple d'en bas », par exemple, pour des raisons politiques - nous étions alliés aux Anglais -, ils ont coupé les attaques contre le roi d'Angleterre de l'époque... Un autre exemple ridicule, les Indiens Inuits des « Enfants du froid » n'ont ni des kayaks ni des canoës, mais... des pirogues ! Et ils habitent dans des cases au lieu d'igloos. Ça, c'est chez Gallimard, où l'on publie la version de 1914 de « l'Amour de la vie », le livre que se faisait lire Lénine sur son lit de mort. On est en pleine époque coloniale, alors on traduit avec des termes africains. Le reste est à l'avenant...  Le cas type, c'est « The Call of the Wild », traduit mollement par « l'Appel de la forêt », par la comtesse de Galard (sic) au début du siècle, avec lettre-préface de Paul Bourget. Dans le premier numéro de la revue Europe consacrée à London, en 1976, Pierre-Pascal Furth souligne déjà que le « wild », terme générique intraduisible, devrait être remplacé par un synonyme « régional » de causse, maquis, brousse, jungle, pampa ou steppe... Voire « sauvage ». L’appel sauvage… Ou L’Appel Vital… de la force. S'ensuivit une révision en règle des traductions de Gruyer et Postif.
 Bref, l’ouvrage, qui accompagne le documentaire-fiction réalisé par Michel Viotte retrace au travers d’une iconographie exceptionnelle le destin hors du commun de Jack London et montre de quelle façon sa vie aventureuse a inspiré toute son oeuvre : sa jeunesse pauvre aux côtés des pirates de la baie de San Francisco, sa découverte du Grand Nord lors de la ruée vers l’or de 1897, son expérience de grand reporter et photographe, son engagement pour le socialisme, son exploration des archipels des mers du Sud à bord de son voilier le Snark, son rêve terrien sur son exploitation agricole de la vallée de Sonoma… Quand on a grandi avec les récits de Jack London, il y a une très grande émotion à découvrir la genèse de « Croc-Blanc » ou de « L’Appel de la forêt ». Mais il est aussi question de la fameuse vallée de Sonoma, en Californie, où se situait son ranch, ses racines américaines, et la Polynésie, où il marchait sur les traces littéraires de R.L. Stevenson… Son exploration des archipels des mers du Sud à bord du Snark est beaucoup moins connue du grand public. La notoriété, l'impact de Jack London en France vient des communistes via l'Humanité et de l'ancêtre des éditions Messidor. Mais avant d’être un écrivain engagé, comme on dirait maintenant, n’oublions pas qu’il a abordé quasiment tous les styles : nouvelles, anticipation, polar, aventure, amour, nature, aventure, préhistoire… chiens, grand nord, boxe etc.... Il a même écrit sur l'alcoolisme un récit poignant « John Barleycorn », ou « Le Cabaret de la dernière chance », qui a longtemps fait autorité dans la lutte pour la prohibition. « La piste écarlate » court roman a également inspiré Cormac Mac Carthy pour écrire sa « Route », adapté au cinéma avec le succès que l’on sait.

Noël Mauberret est directeur de publication de la Collection Jack London aux éditions Phébus, et a personnellement traduit plusieurs ouvrages de l’écrivain. Il a été président de la Jack London Society de 2012 à 2014.
Michel Viotte a réalisé une quarantaine de documentaires destinés à la télévision, principalement Arte et France Télévisions. Ses films, réalisés dans diverses régions du monde (Afrique, Groenland, Amérique du Nord, Amérique Centrale, Australie, Nouvelle-Zélande) abordent des genres très différents, et portent principalement sur l’aventure, la découverte, la mémoire et la création artistique. Il est l'auteur de l'ouvrage « La Guerre d'Hollywood » aux Éditions de La Martinière (2013).

Les actualités :

Les Vies de Jack London de Michel Viotte, avec la collaboration de Noël Mauberret, 256 pages, 35 €. Editions de la Martinière en coédition avec Arte Editions.

Diffusion du documentaire-fiction réalisé par Michel Viotte sur Arte le 3 décembre 2016, à 20h50, à l’occasion du centenaire de la disparition de l’écrivain.



Exposition « Jack London dans les mers du Sud » au musée de la Vieille-Charité, à Marseille, à partir de mai 2017.


« Jack London le mangeur de vent » de Guillaume Chérel - collection Etonnants voyageurs, Flammarion 2000, réédité en numérique chez E-Fractions éditions (2013).
(1)Libretto a réédité quasiment l’ensemble de l’œuvre de Jack London dont « Croc-blanc », récemment, traduit par Stéphane Roques.


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