« Les Gorilles du Général » : les Tontons Flingueurs de Xavier Dorison et Julien Telo
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Au moment où un excellent film sur le Général de Gaulle est à l’affiche (« L’âge de fer » 1, et « « J’écris ton nom » 2, de Antonin Baudry), une BD non moins excellente, se focalise sur les « évènements » de la guerre d’Algérie.
Nous sommes en 1959, tandis que les cercueils de jeunes appelés reviennent en nombre du « bled », des attentats se multiplient en métropole sous l'égide du FLN (Front de Libération Nationale). L’OAS (Organisation Armée Secrète) n’est pas en reste. Dans ce contexte politique explosif, le militaire pense à tout, sauf à sa protection rapprochée. Lui qui croyait que les « moustiques ne piquent pas le général de Gaulle ».
Rappelé au pouvoir pour résoudre la « crise algérienne », il devient l'un des dirigeants les plus menacés de la planète. Il ne compte que sur quatre hommes de confiance pour être ses « gardes du corps ». On les surnomme les « gorilles ». Xavier Dorison a eu l’idée de mêler la réalité à la fiction en imaginant une BD ultraréaliste, qui rappelle les films des années 60 dialogués par Michel Audiard. On ne sera pas étonné qu’un certain « Milan » (nom de Ventura dans « l’Emmerdeur »), qui ressemble à s’y méprendre à Lino, soit choisi pour remplacer l’un des fidèles, dont on apprendra la raison du départ qu’au milieu du tome 1 dessiné par Julien Telo.
Nous sommes dans une France dont une grande partie de la population, vieillissante, a du mal à digérer la décolonisation. Le fameux Milan va secouer le trio qui croyait bien faire en fonctionnant à « l'ancienne ». A savoir, sans préparation, mais une fidélité à toute épreuve. Ils ont connu la guerre et les nazis, donc se croient invincibles. Formé aux techniques du FBI américain - dans un pays où l’un des sports nationaux est de tirer sur les présidents -, il est arrivé dans ce groupe pour évaluer leur travail à l’ancienne… Ce qui signifie bonne bouffe arrosée de bière, aucun repérage, ni préparation physique. Quant au tir par arme à feu, n’en parlons pas. Ce sont des durs à cuire, brutaux, avec des tronches de boxeur, mais ça ne suffit plus. Le Général vient de fonder la Cinquième République. On passe aux choses sérieuses. A la modernité.
Comme il refuse de porter un gilet pare-balles, il va falloir sécuriser ses parcours, quand il improvise des visites, ou des « bains de foule », Au début, les « barbouzes » voient d’un mauvais œil ses méthodes « américaines », mais suite à quelques incidents qui auraient pu s’avérer fâcheux, ils doivent se rendre à l’évidence. Ils sont mal préparés, voire pas du tout, dans un contexte géopolitique tendu, répétons-le.
Les lecteurs au premier degré ne manqueront pas d’être choqués par certains propos, et méthodes, à tendance carrément racistes et réactionnaires, qui reflètent l’ambiance de l’époque. On est dans « OSS117 », avec moins de cet humour (noir qui faire rire jaune). Les plus radicaux des « wokistes », sans recul nécessaire, vont tiquer. Au début, ça surprend. On n'est plus habitués à ces méthodes plus que brutes de décoffrage. C’est justement cet humour «(viril), et décomplexé, qui va aider Milan à s’intégrer aux « Gorilles du Général », lequel n’en manquait pas (d’humour). Ce qui n’empêche pas d’être on ne peut plus grave, et sérieux, à propos de la mise en place du SAC (Service d’Action Civique), dissoute en 1981, qui était placée en sous-main au service du général et de ses successeurs gaullistes.
Cet album, augmenté d’archives photos, donne envie de lire la suite (le tome 2 « Colombey », et le tome 3, « Ami américain), à paraître, car il s’agissait bel et bien d’une sorte de milice parallèle au pouvoir gaulliste, qui ne s'embarrassait de légalité, ou de démocratie, pour que le Général reste au pouvoir. Ne rend-t-il pas trop sympathiques ces hommes blancs machos aux pratiques « barbouzardes » ? Rappelons que c’est une époque où la télé était en noir et blanc. La première chaîne de l’ORTF était la voix du Général. Mai 68 se profile…
Il y a des scènes cocasses, comme cette visite du général chez le dentiste. Les dialogues, comme les dessins, sont justes et percutants. L’air de rien, la gouaille de ces « gorilles » va donner naissance au RAID et au GIGN, des unités d’élite, bien loin de l’amateurisme du début des années 60. Malgré leurs gueules d’affreux, ils avaient des valeurs. Pour eux, il n’était pas question de laisser la France basculer dans la guerre civile, ou la dictature promise par les « paras » qui menaçaient de débarquer. Voués corps et âmes au Général de Gaulle, à leur manière, pétris de contradictions, ils ont servi la République. C’est une bonne piqure de rappel, avant les élections qui approchent. Comprendre d’où on vient devrait aider à savoir dans quelles directions on ne veut plus aller.
Les Gorilles du Général
Editions : Casterman
Scénario : Xavier Dorison
Dessin : Julien Telo
100 pages
Prix : 21, 95 €







