« Bâtir » : le racisme inscrit dans nos villes
- Écrit par : Bertrand Hess
Par Bertrand Hess - Lagrandeparade.com/ Présenté au Festival d'Avignon, Bâtir de Salim Djaferi naît d'un trouble.
En 2019, aux Rencontres d'Arles, l'artiste découvre une exposition consacrée aux grands ensembles construits en Algérie dans les années 1950. Au fil des photographies, un sentiment de déjà-vu s'impose. Les façades, les barres d'immeubles, les espaces de béton lui rappellent les cités de Seine-Saint-Denis où il a grandi.
Cette ressemblance est-elle seulement esthétique ? Ou révèle-t-elle une continuité plus profonde entre l'urbanisme colonial et la manière dont la France a ensuite construit ses banlieues ?
À partir de cette intuition, Salim Djaferi mène une enquête. Il consulte les archives, recueille des témoignages, interroge l'histoire de sa propre famille. Peu à peu, le spectacle met au jour une question aussi simple que vertigineuse : nos villes portent-elles encore les traces de la pensée coloniale qui les a vues naître ?
Salim Djaferi parle calmement. Sans effet. Sans indignation affichée. Comme s'il prenait le temps de penser devant nous. Le récit avance avec une douceur déconcertante. Une douceur qui contraste avec la violence de ce qu'il nous raconte.
À travers les souvenirs de sa mère, les nombreux déménagements de sa famille, les quartiers qu'ils ont successivement habités, apparaît une autre histoire de nos cités. Une histoire où les populations immigrées sont réparties, déplacées, éloignées. Peu à peu, la politique d'urbanisme française se révèle comme un outil de séparation entre populations « françaises » et populations racisées.
« Mais qu'est-ce qu'être une personne racisée ? », demande Salim Djaferi à la chercheuse Fatima Ouassak. « Comment sait-on qu'on l'est ? » « As-tu déjà été victime de racisme ? », répond-elle, avant d'ajouter : « Mais tu ferais mieux d'employer le terme de racialisé. » Car ce mot rappelle que cette identité n'est pas une essence, mais bien le résultat d'un regard, d'un système, d'une assignation. Le racisme n'est plus seulement une expérience individuelle ; il est un processus politique.
Un processus que le spectacle met précisément au jour à travers la construction urbanistique de nos cités. Car ici, c'est l'espace lui-même qui participe de cette assignation, et la forme même du spectacle épouse cette lente démonstration. Les grands rideaux blancs que Salim ouvre, ferme et déplace cloisonnent l'espace, évoquant des façades, des tours qui s'élèvent, des appartements qui se compartimentent. Ce qui paraissait n'être qu'un exposé devient progressivement une expérience sensible, et l'espace raconte ce que les mots seuls ne pouvaient dire.
Sans jamais hausser le ton, Salim Djaferi signe ici un spectacle d'une grande intelligence. Un théâtre qui préfère la douceur à la colère et qui, précisément pour cette raison, rend encore plus sensible la violence du racisme d'État dont il met au jour les mécanismes. Il rappelle, avec une remarquable simplicité, que les villes ne sont jamais neutres. Elles sont des instruments. Elles sont le produit d'une histoire et conservent la mémoire des rapports de domination qui les ont façonnées.
Bâtir
Jeu : Salim Djaferi, Sasha Martelli
Mise en scène : Salim Djaferi, Clément Papachristou
Texte : Marie Alié, Salim Djaferi, Clément Papachristou
Documentation et collaboration artistique : Hanna El Fakir
Collaboration artistique : Sasha Martelli
Dramaturgie : Adeline Rosenstein
Collaboration à la recherche : Janoé Vulbeau
Scénographie : Justine Bougerol, Silvio Palomo
Création lumière et direction technique : Laurie Fouvet
Coach mouvement : Sophie Melis
Création sonore : Maïa Blondeau
Assistanat mise en scène, coordination artistique : Hanna El Fakir , Skandar Kazan Seckar
Costumes : Silvia Ruth Hasenclever
Régie plateau et son : Alice Spenlé en collaboration avec Yorick Detroy et Nicolas Marty
Accompagnement, production, diffusion : Cora-Line Lefèvre, Rosine Louviaux, Alix Maraval, Apolline Paquet
Traduction anglaise pour le surtitrage : Babel Subtitling
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Dates et lieux des représentations:
- Du 17 au 24 juillet 2026 au Théâtre Benoît XII, Avignon - Festival d'Avignon 2026
- Les 4 & 15 janvier 2027 – Halles de Schaerbeek, Bruxelles
- Les 2, 3 & 4 mars 2027 – Comédie de Saint-Etienne – CDN
- Les 9 au 12 mars 2027 – Théâtre de la Croix-Rousse, en co-présentation avec le Théâtre des Célestins – Lyon
- Les 16 & 17 mars 2027 – La Machinerie – Vénissieux
- Les 23 au 27 mars 2027 – Théâtre de Namur
- Les 31 mars, 1 avril 2027 – Maison de la culture de Tournai
- Les 7, 8 & 9 avril 2027 – Théâtre Joliette – Marseille
- Les 18 au 22 mai 2027 – Théâtre Public de Montreuil






