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Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid : un texte audacieux, où exubérance et outrance s’entremêlent, porté par une troupe énergique et généreuse

  • Écrit par : Xavier Paquet

tu meurs de froidPar Xavier Paquet - Lagrandeparade.com/ « C’était la dernière séance ». Soir de dernière dans le studio de Lune de fiel, émission phare de la libre antenne de Radio Fréquence Gaie à la fin des années 1980. Yaya, la soixantaine, figure de l’émission se remémore : la redécouverte d’un vieux magnéto et de cassettes le fait replonger dans ses souvenirs et dans la frénésie de cette époque. Souvenir nostalgique de cette période où tout était possible, pensée émue de la disparition de certains acolytes d’antan.

C’est l’histoire d’une soirée, un espace-temps réduit qui marque la fin d’une époque. Pour cette dernière avant l’arrêt du programme, le concept ne change pas : les auditeurs et auditrices appellent pour parler de leurs fantasmes, problèmes ou vies sexuels avec les animateurs et animatrices. Un moment entre confessions, révélations et joutes verbales aussi comiques que lubriques. Derrière ces partages intimes, ces conseils, ces minutes façon téléphone rose, c’est toute une jeunesse homosexuelle comme hétérosexuelle qui cherche à s’émanciper et à vivre sa sexualité.

Les appels s’enchaînent comme autant de fragments d’une société qui se cherche, l’émission rentre dans les chambres comme autant de jeunes qui se questionnent. Des tranches de vie qui sortent des conventions où le propos est libre, le verbe cru, l’humour potache. En parallèle, chaque animateur ou animatrice s’isole et vient raconter ses souvenirs, se remémorer, parler aux fantômes qui ne sont plus là et se dire ou leur dire tout ce qui n’a pu être dit ou exprimé.

Derrière l’insolence à l’antenne, l’intime, la pudeur, la candeur pour ne pas dire la douleur. La peur que tout ça s’arrête, la peur de la mort, la peur du Sida. La perte de voir disparaître ce cocon, espace de liberté si fragile.

Alternant scènes chorales en studio et conversations plus personnelles et feutrées, la pièce porte un texte audacieux, où exubérance et outrance s’entremêlent quand monologues et dialogues s’enchaînent. Âmes sensibles s’abstenir : les moments de radio sont coquins, trash, vulgaires et complètement débridés dans l’expression de la sexualité, mais d’un naturel déconcertant. Tout est fluide, tout paraît improvisé : chaque échange est d’un réalisme époustouflant et d’une grande précision. Et pour porter ces histoires, une troupe énergique, qui apporte générosité et audace, beaucoup de complicité mais aussi de la justesse et de l’intériorité.

Coté mise en scène, le plateau se scinde en deux espaces : le studio de radio, ses micros, ses casques, son joyeux foutoir ; un fauteuil isolé à jardin, sa petite table et son téléphone. L’espace excentrique de joyeux lurons, l’espace intime où chacun se confie et où les auditeurs appellent les animateurs. Les jeux de lumière apportent de la puissance et de la profondeur : les tons orangés et acidulés des années 80 pour l’émission, les clairs obscurs pour les monologues plus intimes et riches d’émotion.

Au-delà des souvenirs personnels, au-delà de nous replonger dans des archives sonores et la verve d’une époque, « Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid » remet en perspective des enjeux forts de cette génération Sida où le droit à vivre sa sexualité et de se revendiquer homosexuel marquaient le fondement d’une identité personnelle et d’une affirmation d’appartenir à une communauté. Derrière l’apparence potache ou vulgaire, de vraies fragilités porteuses d’une volonté de simplement être soi.

Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid
Ecriture, mise en scène : Julien Lewkowicz
Jeu : Laure Blatter, Sarah Calcine, Valentin Clabault, Guillaume Costanza, Julien Lewkowicz
Regard extérieur : Hinda Abdelaoui, Liora Jaccottet
Dramaturgie : Louis Le Corno
Création lumière : Jerôme Baudouin
Création son : Valentin Clabault
© Marie Charbonnier
Production déléguée Théâtre Paris-Villette
Avec le soutien du fonds d’insertion de l’École du TNB 

Dates et lieux des représentations : 

- Du 19 mars au 4 avril 2026 au  Théâtre Paris-Villette | 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris | Tel : 01 40 03 74 20 - Le site du théâtre ICI

 


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