Menu

« Inventaire de ce qu’il reste après que la forêt a brûlé » : une performance littéraire à savourer en lecteur/trice averti.e

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Ne serait-ce que pour le titre : « Inventaire de ce qu’il reste après que la forêt a brûlé », Le Tripode a eu le nez creux en accueillant Michele Ruol, nouvelle voix venue d’Italie, finaliste du prix Strega 2025, pour cette rentrée littéraire. Son texte, pudique malgré la tragédie, tisse une « géographie du souvenir », dixit l’éditeur, bref un inventaire des objets de la maison, manière de raconter le quotidien, et la vie intime d’une famille lambda, dans une maison dont les murs sont restés debout : « 1. Le cadre en argent, 15X22 cm ; 2. Téléphone fixe, marque Sirio, couleur ébène ; 3. Etagère style rococo ; 4. Cale-porte en verre Murano ; 5. Faveur de mariage en cristal ». On passe ensuite à la cuisine (téléviseur, panier en osier, magnet sur frigo, etc.

Le procédé littéraire consistant à explorer « l’infra-ordinaire » n’est pas nouveau. Georges Pérec, chez nous, en est le spécialiste incontesté. Ou comment raconter le banal, quand il ne se passe plus rien dans un lieu vidé de ses habitants. Décrire, de manière exhaustive, la liste des objets, dans un lieu donné, est le moyen parfait pour raconter une action passée, en révélant l’absence (omniprésente) de leurs anciens propriétaires. Mais c’est un exercice de style qui a ses limites. A la longue, cet inventaire topographique, ou matériel, comme outil biographique peut devenir lassant.

Or, il se trouve que les derniers évènements (multiples incendies, canicule à répétition, dus au réchauffement climatique), en France, et un peu partout dans le monde, nous interrogent tous, plus ou moins, sur ce qui a, ou aurait, de l’importance pour nous, en cas d’alerte incendie. Qu’emporterions-nous en priorité ? Des photos de famille ? Les papiers administratifs, en vue de la visite de l’assureur, voire de l’huissier… Michele (prononcez « mikélé ») opte pour une narration froide, sans excès d’empathie. Un peu à la manière de Houellebecq. En évoquant « Cadet », « Aîné », « Mère », « Père », il rappelle la famille Ours de « Boucle d’or », ce conte (« interdit ») dans lequel une fillette s’est égarée, dans un monde qu’elle ne connait pas. Encore une référence littéraire.

Ici, nous sommes en terrain connu, où chaque chose, restée à sa place, dévoile la vie privée des membres du clan : la naissance du premier enfant, le travail du papa, la dévotion de la « mama » : « S’il avait existé un dieu de la douleur, un dieu de l’absence, peut-être qu’elle les aurait crus. Mais le dieu de l’amour dont ils lui parlaient lui semblait être un imposteur. Elle avait pourtant gardé l’icône. Une mère qui enlace son fils, une mère qui serre son corps sans vie, celle-là, oui, elle y croyait.… La suite à l’avenant, jusqu’à ce qui a causé l`accident qui leur a coûté la vie. »

Qui a vécu un deuil a été frappé par les tas de vêtements, meubles, et livres, qui semblent également avoir perdu la vie (à défaut d’âme). L’énergie n’est plus là. Les objets ont tous une histoire, c’est bien connu. Encore faut-il la connaître et la raconter. Bref, il s’agit d’un livre conceptuel. Il y a un public (averti) pour ce genre de « performance » littéraire, dans le genre « prose poétique de laboratoire ». Le titre est excellent. La maison d’édition exigeante. Le fond est au niveau de la forme. Que demander de plus ? Dans le contexte général actuel, le projet est louable. Louons-le.

Inventaire de ce qu’il reste après que la forêt a brûlé
Editions : Le Tripode
Auteur: Michele Ruol
Traduit de l’italien par Paolo Bellomo, avec le concours de Cécile Raulet,
233 pages
Parution : 27 août
Prix : 21 €


À propos

Les Categories

Les bonus de Monsieur Loyal