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« Nazanine » : Cours, camarade, le Palace est derrière toi !

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Gilles Martin-Chauffier fut longtemps une des meilleures plumes (culturelles) de Paris-Match, dont il a été le rédacteur en chef durant vingt-cinq ans. Plutôt que d’écrire ses mémoires, il publie un roman (« Nazanine ») qui se déroule dans les années 1970, alors que son double romanesque, Paul, débutait dans le journalisme (au Figaro puis à l’Alerte, magazine de gauche, comme Libération).

Né à Neuilly-sur-Seine, en 1954, le premier était trop jeune pour avoir vécu les évènements de Mai 68 mais, comme Paul, il a pu connaître la Fac de Vincennes, qui se veut ironique, à l’instar de l’excellente série, « Camarades », diffusée récemment sur Arte. Avec du recul, il est plus facile de railler le milieu intellectuel, et universitaire, de l’époque, dont les grands noms étaient Foucauld, Deleuze, Barthes, Lacan, et Sartre, évidemment. Tous tombés dans le piège du maoïsme et dont les écrits paraissent parfois abscons aujourd’hui.

Or donc, Paul vit dans son monde feutré, protégé : « Auteuil/Neuilly/Passy, tel est notre ghetto », chantait les Inconnus. Le jeune parisien fait la connaissance de Xerxès Salamanji, un étudiant iranien, aussi brillant que séduisant, avec qui il fait la fête : « Un Paradis venait de s'ouvrir à trois pas du journal : le Palace. J'en ai fait ma chasse gardée. La fête m'inspirait plus que le Serpent monétaire européen. Incroyable, cette boîte de nuit. Un peu manoir, un peu boudoir. Le lieu hésitait entre palais Disney et monument historique. Pompons lumineux et boules à facettes scintillaient sur les murs tapissés de papier d'argent. Des nègres dorés tendaient des flambeaux comme dans un palais saoudien. La Vie en rose servait d'hymne. C'était vermeil et loufoque. Les plumes d'autruche et le vernis à ongles faisaient plus faux cils que marteau. »

Leur amitié, faite d’attraction et de rivalité, tourne au malaise lorsque, en 1978, quelques mois avant la révolution iranienne, Paul rencontre Nazanine, la sœur de Xerxès, dont il tombe amoureux. Moins impliqué politiquement que ses nouveaux amis iraniens, le narrateur se contente d’observer et de commenter le monde. Ce, avec une pointe de cynisme, confinant à la condescendance, qui caractérise cette « élite » (autoproclamée), comptant les points, depuis les salons et les dîners mondains, sans se mouiller. Jusque-là, il croyait à la force du Pouvoir (forcément, issu de la « Rive droite », il est du « bon » côté du manche). Cependant, peu à peu, au fil du récit et des évènements, il évolue peu à peu. Car il n’est pas dupe.

Le contraste entre la vie mondaine, à Paris, et à Téhéran, est saisissant : « « Une drag-queen à moustache du groupe a demandé ce qu’avait Nazanine, ce soir. Ce prénom m'a piqué comme une seringue. Je l'ai suivie au bar où, collé derrière elle, j’ai commandé une vodka-orange en précisant que je payais aussi le verre de Nazanine. Elle s’est tournée, intriguée :
— On se connaît ?
Une vraie voix d’hôtesse de l’air. Avec un très léger accent venu d’une terre inconnue mais ensoleillée. Pas question de louper mon coup. J'ai pris l’air tout simple du bon gars que je suis :
— Ben, évidemment. Tu es la sœur de Xerxès. Je t'ai vue rue Cortambert et il ne me parle que de toi.
Avec cent vingt décibels en fond sonore, mieux vaut se coller l’un à l’autre si on est curieux d’avoir des détails. Miracle : elle en voulait, m'a ramené vers ses copains et s’est assise contre moi, un peu à l'écart. Pour casser le silence, je lui ai demandé ce qu'elle regardait en premier chez les garçons. Pourquoi cette question ? Je l’ignore. Mais je n’oublierai jamais la réponse. D’une voix douce comme l’eau de source, prenant d’abord une gorgée de Perrier, elle a dit : « La taille de leur sexe » ! Dans sa petite bouche de Vierge Marie, sur un ton délicat de mère abbesse, ça m’a coupé le souffle ».

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette manière d’écrire (« OK, boomer ! ») n’est plus tendance : « Pourquoi ai-je fait l'amour avec Fahimeh ? Parce qu’elle était à portée de main, tout simplement. Elle s’est abattue sur moi comme la mouette sur un poisson. Embrumé de vodka-orange, mon cerveau de 4 heures du matin ne demandait qu’à poursuivre son ronronnement dans le calme. À la seconde où je ne l'ai pas repoussée, j'ai su que je n’avais rien à gagner à cette folie, tout à perdre. Ses baisers avaient peut-être un parfum de fleurs mais ne donneraient pas de fruits. J'aurais dû l'envoyer se faire prendre ailleurs. Et j'ai fait le contraire. Sans grands efforts ni talent. Elle n’a pas dû me classer « grand cru ». J'ai tout de suite eu l’impression de faire l’amour au bord d’une falaise ébréchée. »

Malgré leurs différences culturelles, et politiques, une belle histoire d’amour va naître avec Nazanine (qui n’est pas caissière chez Prisunic », elle étudie le stylisme). Pendant ce temps-là, la révolte contre le shah d’Iran prend de l'ampleur. La chute annoncée d'un régime autoritaire fournit aux journalistes français un récit politique déconnecté des réalités. L’étudiante doit retourner en Iran pour tenter de sauver son père menacé par les futurs Gardiens de la révolution (islamique). C’est le moment où l'histoire collective vient brutalement interroger l'histoire intime et sépare deux personnages qui semblaient, jusque-là, appartenir au même monde (de la bourgeoisie insouciante, autant dire les choses). Or, un nouvel ordre religieux va tout bouleverser, avec l'arrivée de l’imam Rouhollah Khomeiny, le fameux « guide » de la Révolution.

Paul décide de partir à la recherche de son amoureuse. Sur place, il comprend ce qui est réellement en train de se produire en Iran. Le roman est censé prendre ici un tournant dramatique, mais Gilles Martin-Chauffier, la gravité, il ne connait pas. Il ne sait pas faire. Son truc, et son talent, c’est la légèreté, on l’a vu plus haut. C’est un bon styliste sur cent lignes. Or, un roman demande d’avoir le souffle d’un marathonien de la plume. Reste qu’il signe un récit littéraire, où romance et politique se répondent d’un point de vue journalistique, donc avec du fond, du sens. Le moyen de saisir, avec du recul, répétons-le, ces moments où les illusions commencent à se fissurer. Quand le fossé entre les différentes cultures et le milieu social (la bonne vieille lutte des classes) finit par l’emporter. Sans parler des joutes masculines qui gâchent les amitiés de jeunesse. On appelle ça entrer dans l’âge adulte, mon cher confrère. A 72 ans, il était temps.

Nazanine
Editions: Albin Michel
Auteur : Gilles Martin-Chauffier,
320 pages
Prix : 21, 90 €
Parution: 16 septembre 2026


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