« La Mort à mes côtés » : Itinéraire d’un enfant battu ou La révolte d’un homme de principe
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Gorka Robles-Aranguiz est encore adolescent, lorsqu’il rencontre pour la première fois Philippe Lassalle-Astis. C’était au début des années 80, au restaurant de son oncle, Ugutz, à Briscous.
Ce jour-là, on célèbre l’anniversaire de Txomin Iturbe, le numéro un charismatique d’ETA (« pays basque et liberté » en basque). Un peu le Che Guevara de la lutte du peuple basque pour l’indépendance, et surtout contre la domination de la monarchie espagnole, post franquiste. C’était un ami de son oncle, Ugutz, et d’Iker, son père, qui faisaient partie des premiers réfugiés de l’organisation. Le français, Philippe, était son garde du corps. Devenu chroniqueur à « Ici » (ex-France Bleu) Pays-Basque, Gorka Robles-Aranguiz ne reverra le mystérieux Philippe qu’en 2004. Il sortait de prison, raconte-t-il. Il avait besoin d’un boulot et je l’ai aidé.
Un jour, le sachant gravement malade, il lui propose de raconter sa vie. Il faut dire qu’elle n’est pas banale. Philippe Lassale-Astis était issu d’une grande famille parisienne, et son père, militaire de carrière, de la noblesse béarnaise. A priori, il ne manquait de rien, sauf du principal : l’amour. Sa mère était glaciale et son père sévère. A la moindre incartade, il le châtie à coup de ceinture, avec l’assentiment maternel. Il est envoyé au pensionnat à Bétharram, fâcheusement connu aujourd’hui. Il frappe un curé qui tente de lui caresser les fesses, à la bibliothèque. Il se fait cogner par deux sbires aux mains puissantes d’agriculteurs, avant d’être puni, une nuit, pendant laquelle il manque de mourir de froid. Le jeune garçon fugue et saute dans un train pour Paris, après avoir tiré sur deux gendarmes qui voulaient l’arrêter.
Dans les rues de Paname il est adopté par une bande de pickpockets, vifs et plein de gouaille, amateurs de grands restaurants. Lui-même a décidé qu’il avait droit au « meilleur », comme les gens aisés. Il se débrouille si bien, entre deux aventures plus ou moins avouables, qu’il lâche les voleurs pour prendre un vrai boulot aux Halles, et louer un studio à Saint-Germain-des-Prés. Nous sommes à la veille des évènements de Mai 68, pendant lesquels il se découvre anarchiste, loin des revendications des fils à papa qui dirigent le mouvement (Dany « le Rouge », Geismar, Serge July…). Un soir, station de métro Edgar-Quinet, il voit qu’un « vieux » se fait malmener par cinq jeunes « néo-fachos ». Philippe Lassalle-Astis fonce dans le tas pour l’aider et en allonge deux (les autres s’enfuient). Pour le remercier, une certaine Simone (de B…) lui propose de repasser les voir. Il s’agissait de Jean-Paul Sartre, qu’il suivra jusqu’aux usines Renault de Boulogne-Billancourt. Il le surnomme « papy ».
Après un essai avorté dans la boxe (il frappe un arbitre véreux), c’est le service militaire. A Toulon, il découvre l’amitié, mais doit se défendre, une fois encore, contre un gradé qui l’a frappé devant ses camarades. Il est envoyé au Tchad dans un régiment disciplinaire, où il est blessé gravement d’un coup de couteau, lors d’une garde, la nuit, du côté de Djibouti. Une fois rétabli, par miracle car aucun organe vitale n’a été touché, on le forme aux explosifs, puis au tir de précision. Il devient artificier, puis « sniper » (tirer d’élite), bref « tueur de la République » post-coloniale, dixit. Ce qu’il voit (notamment de la dictature de Bokassa, sous Giscard d’Estaing), et fait (notamment tuer des inconnus à main nue, ou d’un tir de précision) ne lui plait pas. Il quitte l’armée, qui l’envoie sur des missions de plus en plus dangereuses.
Un beau jour, il tombe amoureux d’une jeune militante basque, à San-Sébastian. Celle-ci est torturée, violée et tuée par des militaires franquistes. De ses illusions précocement perdues, à Bétharram et en « Françafrique », il va faire une force au service d’une (bonne) cause. Car, entre-temps, il s’est installé au Pays-Basque, du côté de Bayonne, où il s’est marié et s’est lancé dans les affaires. Mais après ce qu’il a vécu, l’adrénaline lui manque. Encore une fois, il s’interpose dans une bagarre, en prenant la défense d’un restaurateur. De fil en aiguille, il propose ses services aux combattants basques de l'ETA (militaire). Après la mort de Txomin, le leader, en Algérie, il se fait arrêter et passe des années en prison, sans « balancer » ses camarades de lutte (il frappe, encore une fois, l’agent du SDECE qui le lui propose). A propos de l’accusation de terrorisme, il rappelle que les premiers combattants pour la création d’Israël, en 1948, comme David Ben Gourion, sont devenus d’honorables politiciens, sans oublier les résistants français, et le Général de gaulle, pendant la seconde guerre mondiale. ETA répondait aux atrocités menées par le régime franquiste, et aux actions illégales du GAL (soit disant groupe antiterroriste de libération).
Ce fils de bourgeois ultra-catholique aura puisé dans sa colère contre l’injustice, dans son enfance, une rage et une révolte qui ont fait de lui une machine à tuer. Son secret ? Il ne craignait plus la mort depuis qu’à vingt-cinq ans, il avait failli se faire tuer. Mektoub ! (c’est écrit, c’est le destin, en arabe) est devenu son credo. Qu’il meure aujourd’hui ou demain, il n’y pouvait rien.
Avant de mourir, d’une « longue maladie », dit-on, Philippe Lassalle-Astis s'est donc confié à son ami Gorka Robles-Aranguiz. Leurs conversations ont donné un livre passionnant, qui se lit d’une traite, parce que c’est mieux qu’un roman d’aventures. On ne peut que regretter que certains personnages, comme le jeune gitan Nino, le russe Stanislawski, ses femmes, et surtout Txomin, ne soient pas plus développés ; tellement les évènements racontés sont tour à tour drôles (d’humour noir) et glaçants (la violence est omniprésente). Mais cela donne un récit sincère et authentique, à l’image de ce « héros » malgré lui. Sans ambages ni fioritures. Il était, semble-t-il, franc du collier et allait droit au but : la meilleure défense, c’est l’attaque. Un homme de parole, comme on disait avant. Bref, rare. Un homme droit dans ses bottes, qui a vécu intensément. Honneur lui est rendu ici. Agur ! Philippe Lassalle- Astis.
La Mort à mes côtés
Editions : Le Cherche-Midi
Auteur : Philippe Lassalle-Astis (avec Gorka Robles-Aranguiz)
153 pages
Prix : 19 €
Parution : 13 mai 2026






