« L’addiction, s’il vous plait ! : confessions d’un alcoolique qui se soigne » : un livre grave mais drôle de Fred
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Né sur Instagram, « L’Addiction, s’il vous plaît ! », de « Terreur Graphique » (alias Fred Lassagne), est une plongée sans filtre dans le combat pour sortir de l’alcoolisme.
Avec une sincérité rare, l’auteur explore tous les chemins qui mènent à cette addiction (qui pourrait être le tabac, ou le jeu, voire le sexe) : héritage familial, blessures enfouies, quête de reconnaissance, pression sociale, influence de la rock culture… Sans complaisance, il se raconte, se dévoile et mène une enquête sur lui-même. Pour comprendre. Car l'alcool comme potion magique (les clins d’œil au monde des maîtres de la BD sont nombreux), il a bien connu. En général, on boit pour compenser un manque affectif. Une blessure psychologique. Au commencement, dans « la famille Picolo », il y a la présence du père, ouvrier, alcoolique de bistrot, que la bibine rend c… (réac/raciste). Les chiens ne font pas des chats. Un père qui boit en même temps qu’il incite son fils à dessiner : « Les mains de mon père, elles faisaient mal, c’étaient des paluches. » Pour finir, il y a l’absence de la mère, bienveillante, partie trop tôt, comme on dit…
Les lecteurs, et lectrices, de « Libération » connaissent ses « Groupes de paroles » animaliers, qui paraissent tous les samedis. Pas étonnant que Fred Lassagne se représente en chien, à poil plus ou moins longs et soignés : « En fait, je fais un truc prétentieux. Je pense à « Maus », le chef d'œuvre d'Art Spiegelman. Les souris et les chats sont des nazis. Les alcooliques sont des chiens » (de la case…). On sent qu’il avait la rage. Que cet album autobiographique était vital.
Le récit (graphique) démarre logiquement, au moment de faire le bilan, par une séance de groupe avec un psy, type « AA » (alcooliques anonymes), à Tours, où il habite. Sans entrer dans les détails, car l’album est riche en thématiques, jeux de mots, références, clins d’œil (« Dans alcool, y’a cool comme dans Banga y’a des fruits. En réalité, y’a pas plus de fruits dans le Banga que de cool dans l’alcool »). Mais aussi, et surtout, des flash-backs. Quelques planches emblématiques rappellent, façon images Polaroïd, les injonctions sociales, censées être cool, qui poussent à boire : « l'alcool, c'est la fête ».
En contrechamp, il montre les gueules de bois, bagarres, comas éthyliques, vomi, chiasse… La solitude, la fatigue, le mal-être. Boire est, entre autres, une tentative désespérée pour conjurer la peur de la mort. Une (mauvaise) manière d'étouffer l'angoisse existentielle, plus que la recherche du plaisir. Il finit par se rendre compte (mieux vaut tard que jamais) qu’il est beaucoup heureux à jeun, seul dans sa chambre d’hôtel, au lieu de se « murger », comme d’hab’, avec ses collègues dessinateurs.
L’écriture est foisonnante, débrayée et poilante, of course. La narration semble parfois partir dans tous les sens mais c’est foutraque parce que sa vie était déjantée et foutraque. Il faut dire, aussi – détail qui a son importance -, que notre olibrius – qui était toujours dans les jupes de sa mère, et avait peur du noir – a été tardivement diagnostiqué TDAH (atteint du trouble de déficit de l’attention, avec ou sans hyperactivité). CQFD ? Pas si simple. Mais cela explique les digressions, la dispersions, mais aussi l’art des associations d'idées, avec esprit d’escalier culturel.
Né à la fin des années 70, Fred / Terreur Graphique a grandi devant le Club Dorothée, en lisant Pif gadget, Gotlib et Bretécher et, plus tard, en écoutant David Bowie. Lequel, s’est arrêté d’ingurgiter des substances illicites, pour ne pas tomber dans le piège du « Club des 27 » (les rock-stars mortes à cet âge, comme Hendrix, Morrisson, Joplin, Winehouse…). Lui-même s’est arrêté pour ne pas devenir un « gros dégueulasse » à la Reiser. Graphiquement, l'album est d’une esthétique faussement naïve, presque enfantin, qui contraste avec la noirceur du sujet. Le dessin est souvent brut, agressif, ce qui traduit la colère et la confusion intérieure. La mise en page est inventive, nerveuse et métaphorique. Elle donne une bonne idée du cauchemar de la dépendance à l’alcool. Il ne manque que les odeurs et le son. Pour ce qui est du déni face à la réalité de la fragmentation intérieure, tout est montré : les rechutes, les justifications, les mensonges à soi-même, la honte, mais aussi l'humour comme bouclier, la lucidité comme arme et l'autodérision comme respiration. Le combat contre l'alcool est raconté sans fard ni posture héroïque.
À travers son histoire personnelle, l'auteur n’omet pas d’interroger la place de l'alcool dans notre société (française), sa banalisation, son omniprésence prétendument « culturelle », et la violence silencieuse qu'elle engendre. La soi-disant « pop culture », devenu bizness musical, les codes de la virilité… L’addiction n'est pas qu’un problème individuel. Ça reste un sujet de société. Le genre d’ouvrage qui peut aider quelqu’un.e à s’en sortir. Car si lui a réussi, vu d’où il partait, c’est que c’est non seulement possible mais faisable. A condition d’être aidé. Même à 48 ans. Le dessinateur Fred Lassagne (dit Terreur Graphique ) vient d’apporter la monnaie de sa pièce à la consigne (référence aux bouteilles de gros pif qui tache de feu son père à grandes paluches). La « dive » bouteille peut aller se faire boire ailleurs. Mais grâce à elle, Fred a pondu un livre grave mais drôle. Emouvant comme un clown triste. Mais vivant. Et inspirant.
L’addiction, s’il vous plait ! : confessions d’un alcoolique qui se soigne
Editions : Casterman
Auteur : Terreur Graphique (Fred Lassagne)
142 pages
Prix : 23 €
Parution : 7 janvier 2026







