Menu

L’été des oubliés :la fleur de l’âge ou le cinéma de papa…

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ C’est l’histoire d’un film galère, comme ce fut le cas pour le « Don Quichotte », de Terry Gillian (2018), mais version française, plus de cinquante ans avant.

Nous sommes à Belle-Île-en-Mer, en 1934. Une révolte éclate au « pénitencier pour enfants » (ça ne rigolait pas à l’époque, on se souvient de la prison  de la Roquette – Paris 11e – de triste mémoire). Le poète Jacques Prévert est témoin horrifié de cette « chasse aux enfants » durement réprimée. Il engueule les « chasseurs de prime » de l’époque et signe un poème (« Chasse à l’enfant », mis en musique par Joseph Kosma, et interprété par Marianne Oswald) qui fait scandale. Puis il rédige un scénario de film : « L’île des enfants perdus », sans dialogues ou presque, qu’il propose à Marcel Carné, alors jeune assistant réalisateur, qui n’a encore tourné aucun film. Le tournage est annoncé en avril 1937. Mais le contenu du scénario effraie et le film est stoppé par la censure, en juin 1939. Puis c’est la guerre… 


Entre 1937 et 1946, Prévert et Carné tournent « Drôle de drame », puis « Le Quai des brumes », « Le jour se lève », « Les Visiteurs du soir », « Les Enfants du Paradis » et « Les Portes de la nuit ». Rien que ça. Le moment semble venu de relancer le tournage de « L’Île des enfants perdus », rebaptisé « La Fleur de l’âge ». Avec un casting d’enfer (pour les plus anciens) : la jeune Anouk (Aimée), Arletty, Serge Reggiani, Paul Meurisse, Martine Carol, Julien Carette et la dénommée Tulipe. Le producteur, Nicolas Vondas, a pris le risque de faire retravailler Arletty, à qui il voue une immense admiration, mais dont la réputation est ternie à cause de son attitude pendant l’occupation. On connait sa réplique culte : « Atmosphère, atmosphère ! Est(ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ». Mais, outre son talent d’actrice, elle est connue pour avoir déclaré, lors de son procès : « Si mon cœur est français, mon cul, lui, est international ! ». Avec sa variante : « Si vous ne vouliez pas qu’on couche avec les allemands, fallait pas les laisser entrer… ». Ce qui la rendra encore plus célèbre. Arletty fait ce qu’elle veut, et basta.

Prévert modifie son scénario et Carné se lance à nouveau dans l’aventure. Le premier tour de manivelle est donné le 28 avril 1947, toujours à Belle-Île, mais c’est l’enfer. Dès les premières prises, les ennuis commencent. Les ragots circulent. Tout le monde a l’air de devenir « maboule ». Les censeurs s’en mêlent. Le producteur voudrait que ce soit plus « amusant ». Le poète à la clope bien pendue s’arrache les cheveux : « Je ne vais tout de même pas mettre une boîte de nuit dans un pénitencier ». Simon Rochepeau et Benjamin Bachelier (au dessin) racontent, par le menu, l’histoire méconnue de ce tournage galère d’un des duos les plus célèbres du cinéma français. Les dialogues sentent bon le parigot de l’époque et la gouaille qui en découle. Cette BD ravira les cinéphiles et les passionnés des récits graphiques. Bachelier se lâche, parfois, sur deux pages en noir et blanc, ou en couleur comme lorsqu’il illustre le feu d’artifice, en fin d’album. Ce n’est pas le côté glamour qui est mis en valeur, au contraire. Ce sont les coulisses du « miroir aux alouettes », où il est davantage question de coût de production et de menace de grève, de l’équipe technique, que de caprices de stars : « Vous verrez, c’est la fin d’une époque, prédit Marcel Carné. On ne fera plus de film comme « La fleur de l’âge ». Bientôt on tournera dans les rues, sans vedette, sans scénario. » Il ne croyait pas si bien dire, depuis l’avènement de l’I.A. 

L’été des oubliés
Editions : Futuropolis
Auteurs : Simon Rochepeau et Benjamin Bachelier
100 pages
Prix :  22 €
Parution : 3 juin 2026


À propos

Les Categories

Les bonus de Monsieur Loyal