« Sois femme et tais-toi dans l’œil de Delphine Seyrig » : un bel hommage graphique à l'une des égéries du féminisme en France
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Delphine Seyrig est non seulement une actrice reconnue du cinéma français de la fin des années 1960, début 70 (pour Alain Resnais, François Truffaut, ou encore Jacques Demy) mais, dès 1959, elle a joué dans le premier film expérimental réalisé par le photographe, et cinéaste, Robert Frank : Pull My Daisy, avec Jack Kerouac, en voix off, mais également Allen Ginsberg. Elle est aujourd’hui reconnue comme égérie du féminisme en France. C’est ce que rappellent Nina Almberg, réalisatrice de documentaires sonores, et l'illustratrice italienne Arianna Melone, dans un roman graphique publié aux éditions Steinkis.
L’ouvrage commence en 1968, lors de la projection de Baisers volés, de François Truffaut, à Paris : « Ce n'est pas une femme. C'est une apparition »,entend-on dans le film. C’est aussi, et surtout, une voix, reconnaissable entre mille. Elle avait un son et une diction particulière, singulière, comme suspendue à sa respiration. C’est la seule chose qui manque à cette biographie en bande-dessinée, à la palette à la fois douce et flamboyante.
On y apprend qu’elle entretint une relation distante avec sa mère, Hermine de Saussure, jusqu’à ce qu’elle découvre, dans de vieilles lettres, qu’elle était capitaine de bateau, et rêvait de faire le tour du monde avec son amie Ella Maillart. Delphine comprend alors ce qui a empêché sa mère de poursuivre ses rêves. En avril 1971, son père, l'archéologue Henri Arnold Seyrig, et sa mère, seront choqués de découvrir qu'elle a signé le « Manifeste des 343 » (salopes). Texte collectif réclamant la légalisation de l'avortement.
Delphine décide de prendre la caméra (et son destin en main) et réalise Sois belle et tais-toi (1981), film dans lequel, réfléchissant à sa place d’actrice, de fille et de mère, elle parvient peu à peu à mettre des mots et des images sur la condition des femmes. Aux côtes de Catherine Deneuve, sa partenaire de jeu dans Peau d'Âne (1970), et de vingt-trois actrices célèbres de l'époque, françaises, américaines et canadiennes (Jane Fonda, Juliet Berto, Maria Schneider, Ellen Burstyn, Jill Clayburgh, Marie Dubois, etc), elles évoquent leur métier et leur condition de femme. Toutes racontent le sexisme systémique qui pèse dans l’industrie du cinéma, la pauvreté des rôles (soit vamp, et sexy, soit mère au foyer), bref l’omnipotence masculine et la peur des hommes à voir des femmes entre elles. Le mot « sororité » n’était pas encore couramment usité… Et on était encore loin du mouvement #MeToo. Le documentaire est depuis peu librement consultable sur le site de la Bibliothèque nationale de France qui l'a restauré.
L'actrice dénonçait déjà le « male gaze » (vision masculine du monde) dans les années 70. La cinéaste belge, Chantal Akerman, partie trop tôt comme elle, la dirige dans un film devenu culte : Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles (1976). L'œuvre traite de l'aliénation domestique de la femme. En tournant la dernière page de cet excellent roman graphique, complété par un carnet documentaire, on ne peut que regretter que peu de choses ont fondamentalement changé. Des batailles ont été gagnées mais rien n’est acquis, notamment sur la question de l’avortement et de la parité en général.
Sois femme et tais-toi dans l’œil de Delphine Seyrig
Editions : Steinkis
Autrices : Nina Almberg et Arianna Melone
152 pages
Prix : 22, 50 €
Parution : 29 janvier 2026







