Marie-Pierre Hauwelle : "Un jour, je me suis dit que l'animation était un moyen génial de raconter mes histoires."

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Cinéma Mis à jour : dimanche 12 avril 2020 15:38 Affichages : 1592

La boîtePar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Nous avons rencontré Marie-Pierre Hauwelle au Festival Fenêtre sur Courts organisé par le collectif RedPearProduction au Théâtre Jacques Coeur de Lattes le vendredi 6 mars 2020. Son court-métrage, intitulé La Boîte, présenté dans les films hors-compétition, a conquis l'ensemble du public présent dans la salle. Il met en scène une jeune fille nommée Chloé qui reçoit un colis qu'elle n'attendait pas. Que peut-il bien contenir? L'imagination débordante de Chloé se met en branle et la paranoïa gagne du terrain de minute en minute. De problématiques existentielles en rencontres délirantes, Chloé nous entraîne dans son univers résolument décalé et délicieux. Nous avons donc posé quelques questions à sa talentueuse réalisatrice pour en savoir davantage sur la genèse et la cobception de ce travail de qualité. Rencontre inspirante avec une réalisatrice dont il faudra suivre le parcours de près!

Pourriez-vous d'abord nous expliquer votre parcours? Quelle formation, école, avez-vous suivie?

J'ai d'abord commencé mon cursus à l'école des Beaux-Arts de Toulouse, en option communication. En quatrième année, j'ai passé 6 mois en Erasmus à l'École des Beaux-Arts de Cracovie. C'est là, en travaillant dans le studio de Jerzy Kucia, un des maitres de l'animation polonaise, que mon goût pour le cinéma d'animation s'est confirmé. En revenant en France, j'ai rapidement eu envie de me perfectionner dans cette branche. Après avoir obtenu mon DNSEP, je suis donc entrée à l'école de La Poudrière à Valence. C'est une école de réalisation de film d'animation en deux années.

Créer des courts-métrages d'animation, c'était (déjà) un rêve d'enfant?
Ce qui est beau dans le cinéma d'animation, c'est que c'est un médium extrêmement polyvalent, et il permet de s'éloigner de la réalité, de jouer avec les matières, d'expérimenter. J'aime raconter des histoires, et ce, depuis l'enfance. En écrivant, en dessinant, peu m'importe le moyen. Mais il est vrai que c'est lorsque j'ai vu Wallace et Gromit au cinéma étant enfant, que j'ai eu une fascination pour l'animation. Comment est-ce que des personnages en pâte à modeler peuvent parler et vivre? J'ai gardé cela dans un coin de ma tête durant ma scolarité. Puis, un jour, je me suis dit que l'animation était un moyen génial de raconter mes histoires. L'animation polonaise est passé par là, et voilà!

Ce qui est beau dans le cinéma d'animation, c'est que c'est un médium extrêmement polyvalent, et il permet de s'éloigner de la réalité, de jouer avec les matières, d'expérimenter.

boiteComment l'idée de La Boîte est-elle née?
Un jour, en ouvrant ma boite aux lettres, il y avait un colis. Je n'attendais rien. Qui pouvait m'envoyer cela? C'est dans ce petit interstice de doute qu'est née mon idée.

Le personnage principal multiplie les névroses et les angoisses...comment avez-vous travaillé ce scénario? En compilant au départ des idées amusantes de situations?
J'avais envie d'une comédie. Mais le rire n'est pas une matière facile à travailler. Ce qui est drôle pour moi ne l'est pas forcément pour vous. Je suis donc partie de pleins de situations diverses qui me faisaient marrer. Des situations vécues dont j'ai repoussé un peu (ou beaucoup) les limites. Qui n'a pas une folle qui crie toute seule dans la rue dans sa ville? J'aime les comédies folles et grinçantes à la fois. Le monde qui nous entoure est truffé de situations étranges, loufoques. Il me suffisait d'éplucher les journaux pour trouver des anecdotes plus folles les une que les autres. Puis j'ai eu l'aide d'une marraine scénariste durant une résidence de réécriture au Moulin d'Andé. Nous avons affiné le script. Quand je suis arrivée aux dialogues, j'ai demandé de l'aide à ma sœur qui est comédienne. C'est plus facile quand les mots sont joués. C'est avec elle que j'ai pu finaliser cette partie si fragile, la voix off.

J'avais envie d'une comédie. Mais le rire n'est pas une matière facile à travailler. Ce qui est drôle pour moi ne l'est pas forcément pour vous.

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Cette Boîte s'inspire-t-elle d'autres univers connus? ( films, peintures etc...)
J'y ai bien sûr mis quelques références ou des clins d'œil à des réalisateurs et auteurs que j'adore : Jan Svankmajer pour le roulage de pelle avec des vraies langues de moutons, Hitchcock avec l'idée du colis comme le MacGuffin de l'histoire, Tomi Ungerer avec ses collages pour l'univers graphique. Et il y en a surement beaucoup d'autres de manière inconsciente!!

La question est facile mais on la pose quand même... Chloé a-t-elle des points communs avec son autrice? Une imagination un peu débordante?
Je ne sais écrire que ce que je connais! Donc, je pars toujours de ce que je ressens intimement, et puis j'extrapole, loin.. Très loin !

La boîtePassons à la technique : pouvez-vous nous expliquer comment a été conçu le film? Avec quelles matières, outils etc...?
Le film est fabriqué en papier découpé. C'est une technique très ancienne. Le principe est de faire des marionnettes à plat, comme les pantins que l'on a enfant avec les attaches parisiennes. C'est un peu la même chose mais en plus élaboré.
Pour chaque personnage, il y a tout un jeu de têtes, de corps, d'accessoires, car nous devons travailler en faisant de la substitution. C'est à dire que lorsque Chloé tourne la tête de face à profil, il faut prendre une photo de la tête de face, puis la remplacer par une tête légèrement tournée, photo, puis par une autre de profil, photo. Donc pour faire un tour complet d'un personnage, il faut 8 têtes, 8 corps et autant pour les accessoires. En plus, il faut plusieurs tailles de marionnettes, des petites pour les plans larges, et des plus grosses pour les gros plans. Comme chaque animateur à son jeu de pantins, au total, on doit être à plus de 150 marionnettes!
L'idée de travailler avec des vrais pantins est très exaltante, car c'est la matière papier que l'on coupe, que l'on peint, que l'on déchire parfois. Il n'y a pas de retour en arrière possible.
Idem pour l'animation, c'est une animation directe, sous caméra sur ce que l'on appelle un banc-titre. L'appareil photo est accroché au dessus d'une plaque en verre, sur laquelle sont posés les personnages et accessoires à animer. Les décors ont été faits par ordinateur. Après le tournage, il faut incruster toute l'animation sur les décors.
Pour ce qui est de l'univers graphique, je fais des collages depuis que j'ai découvert l'un album de Tomi Ungerer Clic-Clac. Je mélange comme lui, mais à ma manière, photographie et dessin. Il a donc fallu trouver les costumes et les prendre en photos sous toutes les coutures!

Le film est fabriqué en papier découpé. C'est une technique très ancienne. Le principe est de faire des marionnettes à plat, comme les pantins que l'on a enfant avec les attaches parisiennes.

Pour les néophytes, combien d'étapes sont nécessaires à la réalisation complète d'un film comme celui-là?
Tout d'abord, il y a l'écriture littéraire et graphique. Écrire le scénario, et créer l'univers graphique, personnages et décors.
Puis vient le moment de concevoir le storyboard, c'est un scénario en image où l'on prévoit tout le découpage technique du film.
Après arrive l'étape de l'animatique. On utilise le storyboard que l'on met dans un logiciel de montage avec des voix maquettes, afin de définir le rythme du film. En animation, il faut tout prévoir, donc on sait plus ou moins la durée du film, des plans avant même de tourner. Une fois que l'animatique est prête, nous pouvons enregistrer les voix définitives, avec les comédiens professionnels. Pas facile pour eux de jouer lorsque l'on n'a aucun support visuel.
boîteUne fois que tout cela est fini, nous pouvons passer à la préparation des marionnettes, des décors. Quand les marionnettes sont prêtes, le tournage peut enfin commencer. Le chef opérateur passe par là pour poser les lumières et créer les ambiances, puis c'est au tour des animateurs de jouer. L'animateur est notre comédien, sauf que ce n'est pas lui que l'on voit à l'écran. Il fabrique en moyenne 8 secondes d'animation par jour.
Après le tournage vient le montage des plans finis. Il n'y a pas beaucoup de choses à jeter puisque l'on travaille au plus juste.
C'est à présent le moment de retoucher les images, c'est la post-production. Il faut en effet accentuer les intentions de réalisation, créer des lumières en plus, des ombres, retravailler l'image pour la rendre plus belle. Et éventuellement gommer les erreurs du tournage. Puis le musicien arrive pour faire la musique, les bruitages, les ambiances. C'est une étape importante, car en animation il faut tout créer.
Et enfin arrivent les dernières étapes, pour finaliser et harmoniser les images et le son. Le mixage son et l'étalonnage des images. Je crois, en relisant tout cela, qu'il faut être un peu fou pour faire de l'animation. Mais c'est un médium tellement magnifique, il permet tout!

hauwelleD'ailleurs en combien de temps a-t-il été réalisé?
J'ai commencé le travail de l'écriture en 2011. Mais entre le moment où l'on écrit et où l'on reçoit les réponses des demandes d'aides de financements, il y a beaucoup de temps qui passe. Encore plus lorsque ces réponses sont négatives, et que l'on se remet à réécrire le script, encore et encore. Et bien sûr, il faut travailler en tant que technicienne pour gagner un peu d'argent entre temps. Tout cela a fait que, entre le moment où j'ai trouvé mon studio de production XBO Films et le moment où nous avons lancé la préproduction, il s'est écoulé trois ans! Donc, pour estimer le temps de la production du film (sans le temps de l'écriture), je dirais que l'on a mis un an et demi à peu près.

Peut-on imaginer que vous créiez une seconde aventure un jour avec Chloé ?
Pour l'instant, j'ai envie d'autre chose. Je ne suis pas sûre de refaire un comédie. Mais je suis attachée à Chloé...C'est un peu moi. Alors qui sait, quand les angoisses seront trop grandes, peut-être ressortira t-elle?

Aujourd'hui, quelle est votre priorité d'autrice? Trouver un diffuseur? Participer à un maximum de festivals de courts-métrages?
Bien sûr, l'idée c'est que le film vive sa vie le plus longtemps possible et qu'il soit vu par un maximum de gens. J'aime les festivals car ils permettent d'aller à la rencontre du public. En tant que réalisatrice, je suis constamment cachée derrière mes écrans, la caméra. C'est donc toujours gratifiant de venir en festival et d'entendre les gens réagir au film. C'est cela qui me pousse à fabriquer des films, pour sortir quelque chose de moi, mais aussi pour entendre les rires du public.

J'aime les festivals car ils permettent d'aller à la rencontre du public. En tant que réalisatrice, je suis constamment cachée derrière mes écrans, la caméra. C'est donc toujours gratifiant de venir en festival et d'entendre les gens réagir au film.

 

Teaser La Boite from Xbo films on Vimeo.