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"Bagarre" : être femme est un sport de combat!

  • Écrit par : Guillaume Chérel

bagarrePar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Le premier roman de la française Emilia Petrakis, intitulé « Bagarre Â», nous invite à entrer dans la cage du MMA (Mixed martial arts). Voici le pitch : Sara Fereira, 38 ans, d’origine portugaise, s'entraîne tous les soirs à l'Alpha Team, dans la banlieue Nord de Paris.

Après avoir perdu un combat décisif, par excès de confiance, mais aussi parce qu’elle vient d’apprendre que son père - avec qui elle a coupé les ponts -, vient d’avoir un malaise : « Pas la bagarre! », lui avait pourtant crié son coach, Joh, sur sa droite. Elle n’a pas écouté. N’a fait que taper sans s’arrêter. Et du coup, n’a pas eu le temps de réagir quand la gamine lui est rentré dans les côtes. Sara est tombée violemment au tapis. KO. Knock-out. 
Oubliez « Million Dollar baby Â», réalisé, il y a plus de vingt ans, par Clint Eastwood. Il y décrivait le monde de la boxe (anglaise) féminine sous un angle paternaliste, on va dire (comme la série Rocky, de Sylvester Stalone)… Récemment, une américaine, Rita Bullwinkel, publiait l’excellent "Combats de filles" (traduit aux éditions La Croisée), sous l’angle féminin, cette fois, mais toujours sur le ring du « Noble Art Â». Il était temps qu’une française (vivant à Montreuil, dans le 93) expose son point de vue sur une discipline spectaculaire (où il y a peu de blessures graves, contrairement à ce que l’on pourrait croire, car c’est très codifié), autorisée depuis peu en France.

« Fais pas la bagarre, lui avait répété son entraîneur. Tu prends les infos et tu boxes intelligent, il faut tenir les cinq rounds. » Sara n’a pas écouté. Par orgueil, sans doute. Cette gamine, en face d’elle, méritait une bonne correction. Qu’elle avait hâte de lui donner. C’est elle qui l’a reçue, comme dans « Million Dollar baby Â», cité plus haut. La différence, c’est que l'autrice, elle-même pratiquante (et arbitre), sait de quoi elle parle. Championne de France amateure 2025, et arbitre, un peu plus jeune que son héroïne (35 ans), elle sait que l’enjeu dépasse l’idée de compétition et du concept de dépassement de soi, l’école de la vie quoi… Où la sagesse, donc l’expérience, conseille la patience.

Le style d’écriture d’Emilia Petrakis est direct, sans fioritures. Elle va droit au but, ne fait pas de moulinets avec sa plume, pour épater la galerie, comme trop de boxeurs , et auteurs, masculins. On est dans le dur, le vif du sujet. Le réalisme non pas magique mais parfois tragique. En alternant les scènes d'entraînement, les combats, et les témoignages de pratiquants – hommes et femmes – qui partagent leurs motivations et leurs doutes, l’apprentie écrivaine donne un respiration au récit. C’est rythmé.
Il est question d'émancipation des femmes et de sororité. Le combat est non seulement intérieur (intime) mais sur le grand ring du monde encore trop souvent dominé par le sexisme et le patriarcat. L'arrivée d'Amandine, une jeune combattante, et la création du groupe « MMA Girls Â» va la rebooster. Il lui reste un mois avant le prochain combat. L’occasion de prendre sa revanche, ou sa « retraite Â» sportive.
La vie réelle est aussi soudaine, et percutante, qu’un direct à la face, ou une immobilisation au sol. Mais quand on tombe, on se relève et on repart au combat. Si Emilia Petrakis met autant l’accent sur la discipline, la rigueur, la fatigue, les douleurs physiques, c’est qu’elle sait qu’en sport en général (de combat encore davantage), comme pour l’écriture (out toute autre forme d’art), tout est question de travail et de mental. La motivation, et la faculté d’être endurant.e, persévérante.e, sont aussi importants que le talent pur.

Autre élément important : le coach (voire le mentor, l’éditeur, l’entraîneur). Il joue un rôle essentiel car il soutient, bouscule, motive et recadre. Comme dans Rocky et Karaté Kid 1, 2 et 3… Il ne s’agit pas de « maître Â», comme dans la série Kung Fu et Kill Bill 1 et 2, mais de techniciens, parois rudes, sévères, mais justes (quand ils sont bons et équilibrés). Ce sont les héros de l’ombre. Comme la mère de Sara, qui se lève tôt, se tue au boulot, pour un salaire de misère. C’est elle la vraie guerrière. Comme son père immigré, tout compte fait, qui a vécu sa vie d’homme, de père, de fils et de mari, comme il a pu (avec son éducation patriarcale). Sans oublier les ami.e.s, le club et ses membres. Une nouvelle famille reconstituée. Moralité : sans solidarité, seul.e, tout est plus compliqué. Il faut s’entraider. Apprendre à vivre ensemble.

Entre un père absent, une mère épuisée par la précarité, et une jeunesse marquée par un besoin constant de fuite en avant, Sara a trouvé dans le MMA un ancrage, une règle de conduite qui la cadre, voire la rassure. Plus qu’une échappatoire, ou un refuge, une passion. Un défouloir. « Bagarre Â» est plus qu’un énième roman sur le monde des sports de combat. Il se rapproche davantage de « Fight Club Â» (1996), le roman de Chuck Palahniuk (devenu un film), dans lequel le héros fonde un club de boxe afin d’évacuer son mal-être (il avait mal à son masculinisme). Le MMA est un sport de combat où chacun vient avec ses blessures et ses espoirs. Où tout le monde se respecte (plus ou moins, ce sont des humains). Reste que dans la cage, sur le tatami, ou le ring, même « battue Â», les femmes ne sont jamais des victimes. Ce sont des guerrières qui ont choisi de se battre, littéralement, plutôt que de subir (même si elles ne gagnent pas à tous les coups). Des amazones qui se sont forgées dans la « défaite Â» (les agressions verbales, sexistes, diverses et variées). Ces épreuves ont fait d’elles des wonderwomen (quand elles ont survécu). Une fois sorties de la fameuse cage, elles sont libérées, émancipés, quasi invincibles. Et comme les prétendues sorcières d’antan, et autres suffragettes, féministes, elles ont la force de transmettre leur savoir, leur puissance, à défaut de « super-pouvoirs Â», aux futures générations (de tous les genres).

Bagarre 
Editions : Les Avrils
Auteure : Emilia Petrakis
224 pages
Prix : 20 €
Parution : 12 février 2026


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