« Rien que la vérité » : Menteur, menteur ! Le récit malaisant d’une relation malsaine
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Rien que la vérité, de Michael Finkel, est le récit d’une enquête journalistique qui va au-delà de ce qu’elle parait être. Un père de famille américain a tué toute sa famille (sa femme et ses trois enfants) avant de s’enfuir sous une nouvelle identité. Ça vous rappelle quelque chose ? L’affaire Dupont de Ligonnès, évidemment. Mais pas seulement… Nous y reviendrons plus loin.
C’est l’histoire vraie d’un journaliste et d’un assassin pris au piège de leurs mensonges. C’est aussi une quête de rédemption face au meurtrier qui a usurpé son identité. Mais reprenons depuis le début. Au début des années 2000, la carrière du jeune journaliste Michael Finkel, qui avait si bien démarré (au New-York Times : ze place to be), tourne à la catastrophe quand, croyant bien faire, il « bidonne » un reportage sur les prétendus « esclaves » des exploitations de cacao au Cameroun. Il est licencié sur le champ, et le temps que la nouvelle se répande, il se retire dans le Montana pour se cacher, tellement il a honte, et broyer du noir.
Perclus de remords et désœuvré, il est au bord de la dépression, jusqu’à ce qu’un confrère lui apprenne une nouvelle incroyable : un meurtrier, nommé Christian Longo, tout juste arrêté au Mexique, après sa fuite des Etats-Unis, a usurpé son identité pendant le temps qu’a duré sa cavale. Se faisant passer pour Michael Finkel – parce qu’il aimait son travail de journaliste -, il se disait en reportage, avec une jeune photographe allemande, avec qui il avait entamé une histoire sentimentale, comme si de rien n’était. Le vrai journaliste ne peut rester indifférent à ce scoop potentiel, qui tombe à point nommé pour se refaire une virginité.
Les deux hommes entament une longue correspondance, au point de tisser des liens d’amitié (il l’appelle « Chris », plaisante avec lui, se confessant à lui) en vue d’écrire un livre. C’est là où ça devient intéressant, mais dérangeant, car chacun utilise l’autre, tout en jouant le rôle de psy en miroir. Peu à peu, le (vrai) journaliste se confie et fait son autocritique (il était prétentieux, égotiste, arriviste), tandis que le tueur, psychopathe avéré, tisse sa toile de mensonges, se donnant le beau rôle. Le journaliste fabulateur saura-t-il démêler le vrai du faux ? Qui a le plus besoin de l’autre ? L’un voit un moyen de remonter sur le ring, et relancer sa carrière ambitieuse. L’autre d’éviter la peine de mort, en donnant sa version des faits, au procès à venir, tout en soignant son ego.
C’est le premier livre de Michael Finkel, paru en 2005, sous le titre : « True story, memor, mea culpa ». Il est agrémenté d’un épilogue, écrit en mars 2026, avec le recul nécessaire. On compare cette enquête littéraire à « L’Adversaire », d’Emmanuel Carrère, à propos de Romand » (Jean-Claude), tueur « familial » également, mais surtout imposteur et menteur invétéré, comme de Ligonès, et Longo, parce que l’auteur entre dans les détails, et ose se livrer personnellement dans l’histoire (ici encore davantage car il est impliqué d’emblée, ce qui est bien commode). Cela donne un récit psychologie prenant mais malaisant, parce que ça pue le mensonge depuis le début. Or, écrire de bons livres, voire de bons reportages, c’est souvent « mentir vrai », comme disait Aragon. Jouer avec la réalité. L’édulcorer, ou au contraire en rajouter. Au lecteur de faire la part des choses.
Michael Finkel a confirmé son talent, suite à ce succès de librairie, dans le genre « journalisme littéraire », avec « Le dernier ermite » (Lattès, 2017), qui racontait comment un américain avait réussi à vivre seul, dans la forêt, pendant des années, non sans avoir cambriolé des maisons pour se nourrir. Et « Le Voleur d’art » (Marchialy, 2023). Dont le point commun est d’enfreindre la loi, en faisant preuve d’une certaine intelligence. Or donc, c’est une réussite, dans la veine de ce que publie les Editions du Sous-sol, adossées aux éditions du Seuil, férue de « creative non-fiction », bref, des « histoires vraies », ou « littérature du réel », excellemment écrites et parfaitement documentées (C’est le talent, le style, qui font la différence). A ce propos, les américains (Wolfe, Thompson/Gonzo, Talese, etc) n’ont rien inventé. En France, depuis Albert Londres, Mac Orlan, Kessel, etc, on parlera de « journalisme narratif », ou de « reportage littéraire », ou encore de « grand reportage » (façon revue XXI). Marchialy est une maison indépendante et familiale. Pourvu que ça dure.
Rien que la vérité
Editions : Marchialy
Auteur : Michael Finkel
Traduit de l’anglais par Julie Sibony
370 pages
Prix : 23 €
Parution : 7 mai 2026





