"Sombres plantations " et "Eiao" : Au vent des îles, des Fidji aux Îles Marquises...
- Écrit par : Guillaume Chérel
Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ Besoin de respirer ? Les éditions du Vent des Îles, basées à Tahiti, propose de voyager pour moins cher qu’un billet d’avion polluant.
Tout d’abord aux Fidji. Nous sommes en 1914, alors colonie britannique, les locaux cohabitent avec l’administration anglaise, et des Indiens, qui ont de plus ou moins grandes responsabilités. Débarqué de Hong Kong, où il a pêché professionnellement, Akal Singh, un jeune sergent sikh, est en service depuis six mois, durant lesquels il s’est ennuyé, quand il doit enquêter sur une disparition. Sur une plantation tenue par des Australiens, une coolie s’est évaporée. Akal découvre avec sidération les conditions de vie misérable de ces « esclaves » volontaires et les secrets que cachent les propriétaires des terres où elle « travaillait » sous la contrainte (le mot est faible)…
En plongeant dans sa propre histoire familiale, l’autrice de « Sombres plantations », Nilima Rao, lève le voile sur une réalité méconnue. Dans cette première enquête d’Akal Singh, les Fidji coloniales révèlent leur beauté vénéneuse et la noirceur qui se dissimule derrière les décors paradisiaques. Elle décrit l'architecture sociale de la colonie, avec ses injustices ordinaires et ses silences complices. Le contexte n'est jamais un simple décor. Elle détaille la gestion des travailleurs indiens engagés sous contrat, les rapports de force entre un commissariat sous-équipé et les intérêts des propriétaires terriens.
Nilima Rao est bien documenté. Le roman s'ouvre sur un extrait du Fiji Times, du 5 octobre 1914, qui ancre immédiatement le lecteur dans l'époque et lui offre un point de vue décalé. Celui d'une presse coloniale avec ses préjugés. Cette alternance entre les chapitres de l'enquête et les coupures de journaux met en lumière le contraste entre la réalité du terrain et la vision idéalisée d’une société au pouvoir, qui se croit supérieure et au-dessus des lois (la violence faite aux femmes, basée sur le viol, y est systématique). Cela donne un excellent roman policier engagé, hors des sentiers battus et rebattus (énième histoire de serial-killer, et polars scandinaves, entre autres…). Ici, il fait chaud. L’air est moite. L’atmosphère générale est sexiste et patriarcale.
Chez le même éditeur, Au vent des îles, signalons « Eiao », de Marin Ledun, à son meilleur niveau. En effet, dans ce roman noir court, mais dense, il nous plonge (c’est le cas de le dire) dans les années 1970, en Polynésie. Une époque où la France (post-coloniale) mène des essais nucléaires, à Mururoa (autrement appelé Aoponi, un atoll de l’archipel des Tuamotu) ; comme elle le fit dans le désert d’Adrar, au Sahara algérien, dans les années 60). Aujourd’hui, on sait qu’ils ont mis en danger ses habitants ainsi que sa faune et sa flore.
En 1972, quand elle arrive à Eiao, Simone a 19 ans. Elle vient d’être embauchée, comme simple manutentionnaire, par une compagnie de forage minier, l’Arvecom, qui cache ses véritables intentions. Elle découvre le mépris de la Métropole pour les « DOM », mais aussi les prémisses d’une réappropriation culturelle de sa communauté : « Pour défendre ses racines, il faut renouer avec celles-ci », lui explique Tahi, dont elle va tomber amoureuse, comme de sa culture. Avec lui, et ses camarades, elle s’engage dans une lutte qui la dépasse. Ils parlent politique, viol colonial, appropriation culturelle et radioactivité, avant même que ce sujet de société prenne de l’ampleur. Elle est au cœur du sujet. Comme l’auteur, qui sait de quoi il parle, puisqu’il a séjourné aux îles des Marquises.
Il est non seulement question de l'appropriation culturelle mais de lutte des classes. Marin Ledun sait jongler entre la petite histoire avec la grande, l'intime avec le politique, sans abuser des termes en langues marquisiennes (pōpōi, mono'i, pāreu) qui s'intègrent naturellement au récit. Il intègre la musicalité du langage locale pour mieux ancrer le texte dans son contexte territorial et culturel.
Sombres plantations : enquête aux Fidji
Editions : Au vent des îles
Auteur : Nilima Rao
Traduit de l’anglais par Mireille Vignol
244 pages
Prix : 21 €
Parution : Février 2026
Eiao
Editions : Au vent des îles
Auteur : Marin Ledun
96 pages
Prix : 11 €
Parution : 9 janvier 2026






