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Les thanatopracteurs : lumière sur les "psychologues de l'âme des morts"

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : vendredi 25 septembre 2015 22:40 Affichages : 6868

InconnusPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Dépeignant le quotidien du singulier métier de thanatopracteur dans "Aux portes de l'inconnu" qui sortira le 8 octobre prochain, les Editions de l'Opportun lèvent un lourd tabou: notre société hautement nécrophobe répugne en effet à considérer les petites mains qui ajustent les linceuls sur nos dépouilles. Et pourtant, tout un corps de métier s'affaire autour du défunt pour le nettoyer, le rendre présentable aux obsèques, ou porter son cercueil. Histoires de corps croit-on? Pas tant que ça! L'auteur des témoignages ici rapportés, Olivier Emphoux, voit en les thanatopracteurs comme lui des psychologues de l'âme des morts. Lavés, fardés, vêtus, les membres d'un défunt ainsi approchés dans l'intimité seraient vecteurs d'un dernier souffle que des privilégiés entendent s'ils ont l'oreille attentive.  Olivier Emphoux est de ceux-là. De ceux qui, manipulant les corps - 10 000 dans son cas- dialogueraient avec les âmes. De ceux qui, à coup sûr, soulignent la complexité de la vie, à la spécificité inclassable entre pôles clinique et spirituel, dont la nature à la fois organique et psychique défie tout rationalisme opposant le matériel et l'immatériel depuis les tablettes de Ptolémée aux controverses bergsoniennes, en passant par les dissections des médecins "méchaniciens".
Qu'il est de ceux qui approchent moins les morts que les morts ne les approchent, Olivier Emphoux s'en rend compte d'abord par surprise, assistant impuissant à ce qui lui apparaît comme des tentatives des défunts d'entrer en communication avec lui, pour l'assumer ensuite avec la conviction d'une tâche dont la dignité ne saurait se refuser quand on s'en sent la vocation. C'est qu' Olivier est entré dans la carrière de thanatopracteur comme d'autres dans les ordres. Son choix n'est pas motivé par le chômage ou toute autre conjoncture économique, mais par la sincère envie de côtoyer les morts. Voilà un aveu qui fait mentir Larochefoucauld prétendant la mort aussi insoutenable à regarder en face par les hommes que le soleil: loin de nos stratégies familières de myope et d'astygmate pour la reléguer en effet au dernier rang de nos priorités ou en pratiquer le déni le plus éhonté, Annette Geffroy a trouvé un de nos semblables qui ne la quitte pas des yeux au contraire et lui voue une attention rigoureuse de chaque instant. Consciencieux et observateur, il relate dans des carnets les événements marquants de ses journées de travail, comme quand il a le sentiment que le défunt refuse son intervention en lui compliquant la tâche, en tombant à répétition du lit par exemple ou en dénouant sa cravate...
De ces notes personnelles, relatant l'inouïe routine d'Olivier Emphoux, Annette Geffroy fait un livre de témoignage sobre et captivant, où l'émotion le dispute au questionnement. Curieux de découvrir en quoi consiste concrètement son travail, on suit notre thanatapracteur dans ses déplacements,  découvrant ses gestes minutieux autour du mort, certes, dans cette histoire de corps... mais d'âme aussi car, ce faisant, on partage son effroi ou sa compassion, et aussi sa perplexité face à des manifestations post-mortem surnaturelles: y aurait-il donc une vie( juste) après la mort? Sans dogmatisme bigot ni fanatisme ésotérique, sans prétendre divulguer la vérité absolue qui résoudrait cette énigme anhistorique, "Aux portes de l'inconnu" nous mène avec décence sur le seuil d'un voyage qui nous concerne tous et dont la destination suscite les curiosités les plus ingénues, et sans doute les plus imaginatives aussi.
Quel sens, sinon quelle valeur, accorder à ce témoignage particulier? Il ne s'appréhende certes qu'à partir de certains postulats métaphysiques, dont l'affirmation de l'existence d'une âme survivant au tombeau qu'est le corps - si l'on se souvient de la proximité étymologique et platonicienne entre sôma et sêma. Même si par moments, le récit ici prête à une interprétation inter-subjective concluant à la réincarnation ou à la possibilité matérielle d'une communication spirite, on saura gré aux auteurs ici de se livrer à la description sans fioritures de faits et de manifestations rien moins que tangibles: bougies qui s'éteignent seules, armoire qui s'ouvre et dont le contenu se déverse à terre, bruits divers émanant du cadavre, voix, visions, forces éléctromagnétiques, dématérialisation d'objets etc.
Sinon, vous étiez prévenus, pas de réponse à attendre ici à l'énigme, le titre est explicite: il faudra s'arrêter "aux portes de l'inconnu", car ce qui se trouve au-delà relève d'une expérience inédite aux vivants que nous sommes. Olivier Emphoux nous donne à espérer que, parvenus cependant à cet extraordinaire seuil, on ne s'y trouve pas aussi seul qu'on croirait mais sereinement accompagné par des personnes ayant ses qualités humaines, et rappelle que si nous sommes au contraire parmi ceux qui "restent", les thanatopracteurs nous abandonnent un soin qui nous revient sans partage à honorer depuis ce seuil: celui de continuer à aimer ceux qui l'ont, sans nous et avant nous, déjà franchi.

Aux portes de l'inconnu
Auteurs : Olivier Emphoux et Annette Geffroy
Date de parution : 08/10/2015
Editions:  L'opportun
Collection : Hors Collection - 12,90€