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Rentrée littéraire : lire Prudon et mourir…

  • Écrit par : Guillaume Chérel

Par Guillaume Chérel - Lagrandeparade.com/ « Hervé qui ? ». Prudon, pas Proudhon, comme feint de se tromper l’anarcho-syndicaliste Jean-Bernard Pouy (alias « Papa Poulpe », entre autres), dans sa préface, vite torchée mais toujours excellente, du livre que l’auteur prolifique de romans noirs, Jérémy Bouquin – au nom prédestiné - lui a consacré « Hervé Prudon ? » : « Quand je l’ai rencontré (…) j’ai été saisi instantanément par l’étonnante présence de cet être qui, il faut bien l’admettre, était beaucoup plus beau que la plupart de collègues. » Ce, après avoir ironisé sur Jean-Patrick Manchette (c’est le style de la maison : qui aime bien, charrie bien), le « chef de file » du néo-polar, qui l’avait adoubé en des termes sibyllins : « J’ai de la considération pour cet homme car il œuvre avec passion et capacité »…

Les propos se veulent flatteurs Pourtant, aucun des deux n’évoquent « l’écrivain ». Les auteurs (talentueux, de sexe masculin) ne se lisent pas, ils s’observent, c’est bien connu. Question d’ego. Or, Prudon est une plume hors pair. C’était un mix entre les deux pointures nommées ci-dessus. Pour le style désabusé de l’un et le goût des jeux de mots de l’autre : « Ouarzazate et mourir », publié aux éditions Baleine, en 1996, est un des meilleurs titres de la série du Poulpe. Réedité en 1999, sous forme de BD, il est écrit à la première personne et dézingue la figure du justicier de « gôche », Gabriel Lecouvreur.  

Mais revenons à l’initiative du projet. Jérémy Bouquin a eu l’idée de cette enquête littéraire – plus qu’une banale biographie – en constatant qu’à peine dix ans après sa mort, en 2017, d’un cancer, Prudon était déjà quasiment oublié. Sauf par les connaisseurs du mouvement « néo-polar », et celles et ceux qui l’ont connu (un petit milieu, en fait, qui s’auto-congratule ou s’auto-flagelle, tout à tour). Admirateur de son œuvre, il retrace la trajectoire de l'écrivain issu de la classe moyenne des banlieues. Il brosse également le portrait d'une époque littéraire et culturelle marquante en de nombreux points. Pour résumer, le néo-polar entendait jouer avec les codes du roman noir, basés sur le mythe de l’anti-héros hard-boiled (dur-à-cuir) confronté à la violence du capitalisme. De nombreux talents ont éclos, notamment Prudon… qui se fichait du genre « noir » comme d’une guigne. Lui, ce qu’il voulait c’était vivre de sa plume, et publier dans la « Blanche ». La littérature dite générale, bien léchée et surtout bien payée. Le problème, c’est qu’il était beau mais qu’il avait les yeux « tristes ».

Prudon s’est pris la réalité en pleine face. Pour ne pas devenir « esclave », salarié, en d’autres mots, il est devenu « nègre », comme on disait avant. Travailleur précaire et alcoolique. Pour oublier.

Depuis son « canapé » (dixit), Jérémy Bouquin interroge celles et ceux qui l’ont connu de près. Sa première femme, tout d’abord, Sylvie Rozenberg, qui l’a beaucoup aimé, et soutenu, comme Sylvie Péju, nouvelle compagne, malgré la difficulté de vivre avec cet écorché vif ultra-sensible (la troisième a refusé de parler). Mais aussi les journalistes Philippe Lançon, Alain Dugrand, et Pierre Marcelle, de « Libé », ainsi que les éditeurs Patrick Raynal, Aurélien Masson, Stéphanie Delestré, qui ont dirigé la Série Noire. Il est aussi question de Gérard Guégan, Raphaël Sorin, Jean-Claude Izzo, Michel Le Bris… La liste est trop longue et ne dira pas grand-chose aux néophytes. Disons qu’ils représentent une période post-soixanthuitarde bouillonnante, dans la presse, comme dans l’édition et la création en générale. Encore une fois, la liste des auteurs qui ont émergé est trop exhaustive pour vous l’infliger. Sans parler des « people » (Ardisson, Sabatier, Sollers). Prudon le « rebelle » à la marge, rêvait en fait de reconnaissance, et de cinéma (à l’instar de Manchette, et comme ce dernier il rejeta la mode du « Noir » mais sa vie l’était, sombre et lugubre, tel un un polar de gare). Il aimait aussi le sport, à l’image d’Antoine Blondin (« Un singe en hiver »), à qui il ressemble en de nombreux points (outre l’alcoolisme, le talent d’écriture évidemment).

Chacun son métier. Le dit Bouquin est éducateur, pas reporter. Malgré ses doutes (imposteur ?) et faiblesses – que l’auteur confesse – depuis son divan (il essuie de nombreux refus de s’exprimer de la part d’éditeurs, ou d’ex, sans revenir à la charge, de visu, in situ, comme le ferait un biographe professionnel correctement appointé), son livre, écrit avec passion, et les moyens du bord, est somme toute passionnant à lire, parce qu’il sonde les tréfonds de l’âme d’un écrivain poète, confronté à la réalité du « marché », souvent évoqué par « maître » Manchette. Il donne envie de relire l’intello précaire Prudon (Tarzan Malade, Nadine Mouque, Cochin…), et de découvrir ses œuvres oubliées (Venise attendra, Comme des malades, Banquise…). Jérémy Bouquin a rempli sa mission. Il a redonné vie à un auteur à la hauteur. Gloire à son éditeur avisé.

Hervé Prudon ?
Editions : Gaussen
Auteur : Jérémy Bouquin
317 pages
Prix : 19 €
Parution :  25 août 2026


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