Love Story à l'iranienne : le coeur a ses raisons que les Mollahs ne connaissent pas

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Bande-dessinée Mis à jour : vendredi 15 janvier 2016 22:08 Affichages : 2249

Love storyPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Jane Deuxard est un duo de journalistes et un vrai couple dans la vie. Ils se rendent régulièrement en Iran, dans la clandestinité depuis 2009 puisque les journalistes ne sont maintenant plus les bienvenus en Iran. Sur place, dans des parcs, des cimetières ou des hôtels désaffectés, ils recueillent des témoignages pour faire entendre à l'international la voix d'un peuple que l'on fait taire. Dans "Love Story à l'iranienne", l'une de celles qui s'est confiée à eux les remercie d'ailleurs de lui avoir raconté d'autres témoignages qu'ils ont recueillis " Vous me faites découvrir notre vie. Celle de mon peuple. On n'en parle pas entre nous. On n'ose pas. Je me sens moins seule."

Ce one-shot d'investigation est aussi émouvant qu'instructif. Les deux reporters y restituent leurs émotions au quotidien : leur peur d'être démasqués par les sbires de Mahmoud Ahmadinejad, puis d’Assam Rohani, leur sentiment d'oppression et témoignent de leur obligation, par exemple, de se conformer aux règles vestimentaires strictes dictées par les mollahs. À Téhéran, à Ispahan ou encore à Mashhad, ils nous font rencontrer Gila et Mila, Saviosh, Kimia et Zeinab, Omid, Ashem et Nima, Soban, Saeedeh ou encore Jamileh, jeunes iraniens entre 20 et 30 ans qui racontent leur quotidien et les jeux de l'amour, malgré le régime et la tradition. Ils viennent de milieux sociaux différents. Tous s'expriment ici plus ou moins directement sur le bien fondé des mariages arrangés. Jane Deuxard nous offre volontairement - pour restituer le regard le plus objectif possible - le portrait d'une jeunesse pétrie de paradoxes, capable de s'insurger contre le régime des mollahs et de louer les bienfaits du Khastegari ou encore ( pour certains) de penser que la vie des iraniennes est préférable à celles des européennes. Cependant, même derrière les rares témoignages qui veulent donner une vision positive des choses, le constat est sans appel : la liberté a perdu la bataille partout et cette génération a renoncé à s'opposer à un régime trop fort pour elle. Alors, puisqu'il faut se résoudre à supporter la situation politique, à espérer de gagner à la loterie une Green Card ou d'avoir la possibilité de partir faire ses études à l'étranger, s'aimer en cachette devient la seule expression de leur opposition au régime. En Iran, ne pas pouvoir embrasser l'aimé(e) avant le mariage, devoir se résoudre d'épouser un être dont on ne sait presque rien restent monnaie courante. Les jeunes ont donc trouvé des stratégies, notamment en allant tous à l'université - seul endroit où il est toléré qu'on puisse fréquenter un être de sexe opposé. Comme l'explique Soban, " le véritable pouvoir est à Mashhad). Pas à Téhéran". " C'est le pouvoir religieux qui dirige. Vous pouvez faire toutes les révolutions que vous voulez, le régime ne tombera pas, tant que Mashhad résistera." Tandis que le peupleLove story à l'iranienne est contraint à des règles de chasteté strictes, les Mollahs "vont à Dubaï ou en Asie pour réaliser tous leurs fantasmes avec des prostituées. Ici en Iran, ils enchaînent les mariages temporaires" , nommés Sigheh, qui permettent d'avoir des rapports sexuels en dehors du mariage traditionnel.
Dans un pays où le sexe est un péché si l'on n'est pas marié, certains hommes fréquentent donc les prostitués, beaucoup de jeunes couples non-mariés ont des rapports sexuels "pas complets" ( comprendre anaux ou oraux) et les opérations pour reconstituer les hymen se multiplient pour ceux qui ont les moyens - les jeunes femmes aux moyens limités, de leur côté, se suicident parfois par peur que l'on découvre qu'elles ne sont plus vierges.

Une Love Story à l'iranienne qui ne fait pas rêver et qui confirme ce dont on se doutait. Une bd-reportage passionnante dont la diffusion est nécessaire. Le graphisme de Deloupy, en noir, blanc et brun s'adapte parfaitement au ton de cette enquête et doit être loué autant que le scénario.

Love Story à l'iranienne

Scénario: Jane Deuxard
Dessin & couleur: Deloupy
Éditions: Delcourt/ Mirages
Parution: 13 janvier 2016
Prix: 17,95€