Invisibles : un hommage émouvant aux travailleurs immigrés à la retraite, écartelés entre les deux rives de la Méditerranée

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Théâtre Mis à jour : jeudi 5 mars 2020 12:37 Affichages : 1406

invisiblesPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.com/ Par le truchement d’une histoire individuelle, celle de Martin, agent immobilier trentenaire, dont la mère vient de décéder en lui laissant un coffret contenant le secret de l’identité de son père qu’il n’a jamais connu, Nasser Djemaï vient rendre un hommage saisissant à tous ces hommes qui ont traversé la Méditerranée pour trouver un emploi, ont travaillé dur - et au mépris de leur confort - pour venir en aide à la famille restée là-bas, et se retrouvent dans des conditions extrêmement précaires, à la retraite, obligés de vieillir en France pour toucher leurs indemnités…alors qu’ils rêvent de rentrer définitivement au pays.

David Arrive incarne parfaitement ce jeune homme désorienté et en quête d’identité, qui s’est pris une brique sur la tête à la mort de sa génitrice et débarque fébrile dans le modeste logis de cinq immigrés vieillissants, colocataires d'infortune. Son jeu délicat, sa présence sensible, en font un personnage auquel l’on s’attache immédiatement. Il est accompagné d’une distribution d’ « anciens » irréprochable : Angelo Aybar, à la voix chaleureuse et grave, émeut par la justesse de son jeu tout en retenue pudique; Azzedine Bouayad offre une prestation silencieuse d’une transperçante sincérité; Azize Kabouche séduit en vieil homme méfiant et cynique mais au coeur d’or; Kader Kada apporte une touche de légèreté grave pertinente ; Lounès Tazaïrt, enfin, charme en « père de substitution improvisé » et remporte haut la main notre adhésion.

La force de ce spectacle réside d’abord dans le propos tenu, aux mots simples mais percutants, empreints d’empathie revigorante et teintés d’humour salvateur. La peinture des émotions traversées est retranscrite avec authenticité et intelligence ; avec eux, on a « la bouche en sang », « des béquilles dans la tête », on ressent cette mélancolie de la valise que l’on ne peut pas faire, on se sent invisible dans ce monde qui nous a impunément oubliés.
La scénographie, au moyen de peu de décors, restitue avec efficacité l’impression d’un lieu étriqué mais solidaire et chaleureux. Les projections-vidéos ainsi que la chorégraphie des corps qui se meuvent avec lenteur, souvent dans une obscurité enveloppante, donnent une dimension onirique percutante à cette fable humaine. La lenteur, le silence, les regards : tout résonne avec vérité.
On se souvient avec émotion de la confession d’un vieillard sur un banc, troublé parce qu’une jeune fille en pleurs avait appuyé sa tête sur son épaule et qui « avait l’impression d’être un arbre »; on rit encore du rêve de la poule ou encore d'un quatuor désopilant commentant l’agitation de la rue et les jeunes en mobylette ; on frissonne à ce couteau familial offert, geste touchant d’un transmission qui fait du bien…et on entend les paroles de sagesse de ceux qui ont la vie derrière et souhaitent de toutes leurs forces que l’avenir sourit à ceux qui ont la vie devant.

Un moment de théâtre d’une grande humanité où l’oreille est charmée par les inflexions des voix aux accents divers...et dont la fin, en embrassades déroulantes, rappelle l’importance de la transmission intergénérationnelle mais aussi la nécessité de savoir d’où l’on vient et d’exercer sans cesse la bienveillance avec autrui dont l’histoire vaut tout autant que la sienne propre. Un spectacle d'une empathie remarquable! 

Invisibles

Texte et mise en scène : Nasser Djemaï
Dramaturgie : Natacha Diet
Lumière : Renaud Lagier
Son : Frédéric Minière et Alexandre Meyer
Vidéo : Quentin de Courtis
Scénographie : Clotilde Gueldry
Costumes : Marion Mercier assistée d’Olivia Ledoux
Décor (construction) : Atelier MC2: Grenoble
Avec : David Arribe, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Azize Kabouche, Kader Kada, Lounès Tazaïrt et avec la participation de Chantal Mutel (images et voix enregistrées)
Créé en novembre 2011 à la MC2 : Grenoble.
Production : Compagnie Nasser Djemaï
Coproduction : MC2: Grenoble, Maison de la Culture de Bourges ; Le Granit – Scène nationale de Belfort ; Théâtre Liberté de Toulon ; Théâtre Vidy-Lausanne Avec le soutien du : Domaine d’O – Domaine d’art et de culture de Montpellier ; le Sémaphore de Cébazat ; le CENTQUATRE – Paris pour l’accueil en résidence
Recueil de la parole en collaboration avec : l’Association Fraternité – Tesseire de Grenoble ; le foyer ADOMA de Grenoble D’Cap d’Echirolles
Le texte Invisibles, La tragédie des chibanis a reçu l’aide à la création du Centre National du Théâtre, le soutien de la SACD à l’auteur et celui de l’association Beaumarchais. Il est publié aux éditions Actes Sud - Papiers.

Dates et lieux des représentations :
- Le 3 mars 2020 au Théâtre Molière - Scène Nationale de Sète ( Avenue Victor Hugo, 34200 Sète) - Téléphone : 04 67 74 02 02
- Le 06/03/2020 à L’Estive - Foix - Tel. +33 (0)5 61 05 05 55
- Le 10/03/2020 - Théâtre du Vellein - Villefontaine - Tel. +33 (0)4 74 80 71 85
- Le 13/03/2020 à Le Point d'eau - Ostwald - Tel. 03 88 30 17 17

Du même metteur en scène: 

Vertiges : une pièce familiale, aussi touchante que drôle, de Nasser Djemaï

Une étoile pour Noël : un regard éclairant sur qui vous veut du bien

invisibles