L'inceste : le plus pervers des tabous

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : dimanche 20 janvier 2019 10:50 Affichages : 860

darlingPar Guillaume Chérel et Valérie Morice - Lagrandeparade.frIl n'y avait que Serge Gainsbourg (Lemon incest, chanté avec sa fille Charlotte) pour réussir à faire passer le thème de l'inceste pour une douce déclaration d'amour perverse....

Car de l'amour, et de la haine, il y en a, dans Absolute Darling, de l'américain Gabriel Tallent, mais du point de vue de la victime, une jeune fille de 14 ans, « Turtle », solitaire et sauvage, élevée par un père, Martin, charismatique et abusif, qui se donne toutes les raisons d'abuser de son pouvoir de père omniscient. Voici un livre coup de poing, qui va vous hanter pendant longtemps. C'est le roman (noir) le plus puissant, le plus dérangeant et le plus profond que la littérature américaine a pu livrer depuis des années. Son auteur n'a que 30 ans. Un Tallent est né...

C'est l'histoire d'une émancipation. D'une libération. D'une lutte, au cœur de la nature sauvage (the call of the wild), entre une fille et son père qui abuse d'elle en lui faisant croire que c'est par amour... À couper le souffle. Il y a autant de suspense que dans La Nuit du chasseur, sur le thème du Hate and love. Il y a des armes, et des larmes, et de la violence, mais aussi de l'humour et de l'amour. Gabriel Tallent a un style surprenant, jamais répétitif, et d'une grande richesse littéraire : il détaille Dame nature, comme les armes, ou la botanique, avec une précision chirurgicale ; et réussit le tour de force de laisser respirer son récit, en changeant de rythme, au moyen de dialogues d'une drôlerie subtile. Il y a bien quelques ficelles, inhérentes au genre (Nature Writing and guns) et quelques pages de trop (les américains aiment les gros livres touffus) mais l'ensemble confine au chef-d'œuvre, si ce mot veut encore dire quelque chose de nos jours... Un auteur à suivre. Il a mis huit ans pour écrire ce livre, dit-on. Patience.

Sur le même sujet, en France, il y a deux ans, Sophie Chauveau avait publié un roman également aussi surprenant que puissant : La fabrique des pervers. Comment justifier, expliquer, que trois générations de pervers, de bourreaux, au sein de la même famille, aient pu sévir en toute impunité ? L'inceste, perpétré par les oncles, neveux, fils (voire femmes !) est le principal moteur de cette « dynastie des pervers » ; ce qui aurait fait un beau titre. L'auteure fût elle-même victime du père, de son oncle et de son parrain. L'inceste, démontre-t-elle, se caractérise par trois fondamentaux : l'immaturité, l'égocentrisme et la volonté de puissance. Cette lignée de bourgeois, narcissiques, et antisémites, prônait le naturisme et n'ont eu de cesse de se justifier, par le simple fait que « c'était pour le bien des enfants ». Sophie Chauveau tente de comprendre de façon admirable et armée de courage (au-delà des nombreuses psychothérapies qu'elle a dû suivre) ce qui a mu cette famille de « psychopathes libérés » à reproduire ce qui leur semblait être une tradition familiale.
Il est question d'une mère perverse, qui ne l'aimait pas, et voyant en elle une rivale, pensait que donner sa fille en pâture à son mari le ferait rester près d'elle, elle, dont le seul bonheur, dans sa vie, fût la fierté d'avoir survécu à 57 ans de vie « de couple », d'avoir échappé au divorce, commun aux autres femmes de la famille. Il s'agit aussi de comprendre comment les proches n'ont pas pu « ne pas voir », se sont tus « résolument ». Comment une femme que la mère rend responsable des mains baladeuses de son père peut-elle envisager le pardon ? Les généticiens rejettent l'hypothèse d'un gène qui serait responsable de cette « tare », qui se transmettrait de parents à parents (surtout chez les hommes). Certains médecins avancent qu'il s'agit peut-être d'un manque d'ocytocine (l'hormone de l'amour) qui aurait fait défaut sur plusieurs générations...
Avec beaucoup de sincérité, de force et de pudeur, Sophie Chauveau retrace son histoire pour essayer de comprendre l'inceste, plus que pour le justifier, s'appuyant sur des références littéraires (dont Baudelaire qu'elle adule), les théories des médecins et de psychiatres.

 

My Absolute Darling
Auteur : Gabriel Tallent, excellemment traduit par Laura Derajinski
Editions : Gallmeister
453 pages
Prix : 24, 40 €

La fabrique des pervers
Auteure : Sophie Chauveau
Editions : Gallimard
288 pages
Prix : 19, 50 €