Maggie Shipstead : le ballet des insatisfactions d'Etonnez-moi

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : mercredi 21 octobre 2015 21:58 Affichages : 2658

Etonnez-moiPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Avec son deuxième roman,"Etonnez-moi", c'est à la danse que nous invite Maggie Shipstead. Le ballet s'ouvre avec un pas de deux presque intimiste dans les coulisses et se referme sur une scène réunissant la plupart des personnages dans un final magistral. Entre le lever de rideau et le salut des personnages, se nouent et se dénouent les fils ténus de liens sensibles: ceux qui séparent l'amour du désamour, ceux qui opposent le rêve de succès et la réalité des planches, ceux qui scellent improbablement les destinées par le sang, ceux qui lancent un pont entre les continents, ceux qui superposent présent et passé, imbriqués ici au long du livre, où mélangent et croisent les générations.

 

L'histoire se déroule en effet entre les années 1970 et 2000 entre New-York, Paris et la Californie. Joan,l'héroïne, est une femme qui tente de reconstruire son quotidien autour d'autre chose que ses passions pour la danse et pour l'étoile soviétique et filante qui a marqué sa carrière ainsi que sa vie privée. Mais elle demeure insatisfaite, illustrant combien il est difficile de renoncer à la scène pour se contenter de la vraie vie. D'autant que le danseur célèbre en question réapparaît alors qu'elle est mariée et mère d'un garçon précisément doué pour la danse. A cette insatisfaction de femme et d'ex-ballerine, fait écho celle d'autres personnages pris dans les filets d'un ordinaire décevant et qu'ils tentent de fuir, ceux qui quittent l'Est pour l'Ouest, une maîtresse pour une autre, le mensonge pour la vérité, ou leur vie sans surprise pour une revanche qu'ils espèrent couronner de gloire.
D'où le ton mélancolique quoique sobre du roman, qu'on quittera avec émotion sur une chute pour le coup très étonnante, et sensible: on est ici du côté du désir, et de l'âpre entreprise humaine, trop humaine, de le satisfaire. A ce délicat propos, un des personnages apporte une réponse centrale: c'est ce qu'on trouve important qui doit être considéré comme vrai, voilà tout, par delà les faux-semblants, les difficultés à se dire ou se regarder en toute sincérité dans le miroir, et l'envers du décor qui n'est pas toujours la fin de l'artifice.
Loin des procès habituels de l'apparence, on saura gré à l'auteur de montrer ici que la ligne de démarcation entre illusion et réel n'est pas si manifeste, que la vraie vie se tient entre les deux, l'essentiel étant d'avoir encore de quoi s'émerveiller, ce en quoi le réel se distingue de toute répétition chorégraphique, qui n'introduirait l'autre dans le même que malgré elle et presque par défaut. N'est-ce pas cela, en effet, rester en vie, pouvoir s'étonner?

Etonnez-moi
Auteur: Maggie Shipstead
Editions: Belfond
Traduction: Françoise Pertat
Parution: 15 octobre 2015 - 20,50€