L’oiseau, le goudron et l’extase : Alexander Maksik, famille, souffrance et paradoxes

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : mercredi 28 février 2018 14:43 Affichages : 1370

goudronPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Une première citation : « Pour nous alors, vivre était presque comme mourir » (Galway Kinnel, « Etonnement »). Puis une seconde : « Je t’ai créée de ma joie et de mes peines, grâce à tant d’incidents et circonstances. Et maintenant, tout entière, tu t’es pour moi chargée de sens » (Constantin Cavafy, « Dans le même espace »). D’emblée, avant même de lancer « L’oiseau, le goudron et l’extase »- son troisième roman après « Indigne » (2013) et « La Mesure de la dérive » (2014), l’Américain Alexander Maksik pose les bases de son texte. A 45 ans, lui qui est né à Los Angeles et qui vit à Hawaii, sans bruit il rappelle avec ce nouveau roman combien sa prose est forte. En cent trente-trois chapitres (on écrira plutôt : séquences) pour près de 450 pages, il jongle magnifiquement entre l’extase et l’épouvante. Et, d’ailleurs, très vite s’adressant au lecteur, il prévient qu’on ne va pas rigoler à toutes les pages…

« Pendant l’été de 1991, ma mère a battu un homme à mort avec un marteau d’encadrement Estwing 595 g et je suis tombé amoureux de Tess Wolff. Aujourd’hui, bien des années plus tard, toutes les deux ont disparu et je suis seul ici dans cette jolie clairière du milieu des bois. Seul sans compter le goudron et l’oiseau et l’autre chose que je ne saurais nommer ». La mort, l’amour… et vingt-cinq ans plus tard, Joe March est donc dans cette maison qu’il a construite entièrement. Il est seul, en bord de forêt, des cerfs et des sangliers sont ses voisins. Il a tout perdu : sa mère, son père, sa sœur et même Tess dont il était tombé, en cet été 1991, amoureux. Alors, il écrit. Il leur écrit. « Joe imagine un public parce qu’il est isolé, confie Alexander Maksik. Il veut simplement parler avec quelqu’un. Comme il ne peut pas, il écrit. Comme tous les écrivains, il écrit à une personne imaginée, un lecteur idéal. On passe beaucoup de temps tout seul, on devient un peu fou. Moi en tout cas, j’imagine quelqu’un qui va recevoir mes histoires ».
Joe March, donc, raconte ce temps passé, l’insouciance, la découverte de l’amour, et le drame, la prison de White Pine, la vie qui va sans grand génie, la vie avec sa violence. Joe March dit aussi ses aspirations : amour, liberté- ça le fait autant rager qu’espérer… Une nouvelle fois, il s’adresse au lecteur : « Je te décris ce qui m’est apparu derrière mes yeux fermés dans cet appartement miteux que j’ai autrefois aimé : le goudron qui s’infiltre, l’oiseau bleu-noir, les serres. Le poids me cloue par terre. Il m’anesthésie le bras ; il me tire vers le bas. La substance me bloque la gorge. Elle exerce une pression à l’arrière de mes yeux… »
Pour le site américain www.huffingtonpost.com, Alexander Maksik a expliqué que « la violence conjugale est une lâcheté qui m’insupporte tant qu’elle me pousse à écrire. J’ai également une fascination pour les changements soudains, les instants décisifs : quand des actes en apparence inexplicables entraînent des conséquences aussi terribles que radicales. Ecrire sur ces moments-là me passionne particulièrement lorsqu’il s’agit de courage et de certitude morale ». Longtemps encore après avoir refermé « L’oiseau, le goudron et l’extase », les personnages vont occuper l’esprit du lecteur, vont même sûrement le hanter. « J’espère que le lecteur vive avec mes personnages pendant la lecture et que ceux-ci vivent encore dans son esprit après », commente le romancier américain. Ainsi, on est happé par Joe March aussi malheureux et désespéré que bipolaire. Par sa mère, cette infirmière qui a, pendant tant d’années, soigné des femmes victimes d’agressions, qui n’a pas supporté de voir, en cet été 1991, un homme battre en pleine rue sa femme et ses enfants, qui s’est acharné (sept coups de marteau…) sur l’agresseur, qui deviendra une figure de la cause féminine. Par son père, menuisier de profession, qui consacre sa vie à sa femme emprisonnée. Par sa sœur qui n’a pas encaissé la situation, qui est partie en Angleterre et qui ne donne plus de ses nouvelles…
Avec « L’oiseau, le goudron et l’extase », Alexander Maksik a écrit le grand roman des relations familiales. Empli de mystères, c’est aussi le livre de la souffrance, du dépassement et des paradoxes. Ne boudons pas notre plaisir de lecture !

L’oiseau, le goudron et l’extase
Auteur : Alexander Maksik
Editions : Belfond
Parution : 1er février 2018
Prix : 21, 50 €